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II · La colonisation intérieure
Essai 04 sur 15

La colonisation la plus dangereuse dit : « C’est ce que je veux »

Han Qin (秦汉)

Quand le surveillant est parti

Le contrôle le plus efficace ne consiste pas à faire craindre un surveillant. Il apprend à chacun à poursuivre la surveillance lorsque celui-ci a quitté la pièce. Au réveil, on consulte son score de sommeil ; au travail, on calcule son rendement ; pendant le sport, on suit chaque dépense ; durant le repos, on s’inquiète de « perdre son potentiel ». Personne ne donne d’ordre. On peut même être fier de cette discipline.

Le problème ne réside pas dans la mesure, la compétition ou le progrès en eux-mêmes. Les chiffres éclairent parfois le jugement et l’entraînement accroît les capacités. Le basculement se produit lorsque l’outil obtient rang d’identité. Je n’utilise plus une mesure pour comprendre un aspect de ma vie : c’est par elle seule que je sais qui je suis. Je ne m’améliore plus pour servir une fin ; être indéfiniment améliorable devient la fin.

SAE appelle colonisation intérieure l’adoption de la logique du système comme fondement de la compréhension de soi. L’institution ne façonne plus seulement les conduites de l’extérieur : elle fournit au sujet le vocabulaire dans lequel il s’évalue.

Cinq figures familières du soi

Le soi métrique tient pour irréel ce qui ne se chiffre pas. Le soi concurrentiel ne connaît sa valeur que par une position relative : le classement engendre alors le but. Le soi optimisateur devient un chantier sans terme et exige même du plaisir qu’il justifie sa productivité. Le soi verrouillé par son récit obéit à « j’ai toujours été ce genre de personne » et laisse une identité passée annuler les bifurcations futures. Enfin, le soi mû par la peur avance moins vers une destination que loin du déclassement, de l’exclusion ou de la déception infligée aux autres.

Ces figures peuvent produire des réussites remarquables. La colonisation intérieure n’est synonyme ni de paresse ni d’effondrement. Une personne colonisée peut être inventive, admirée, disciplinée et parfaitement fiable. La persévérance atteste la force d’un motif, pas qu’elle en est l’auteur.

Voilà pourquoi « fais ce qui te plaît » ne suffit pas. Un désir installé parle lui aussi à la première personne. Si une culture ne reconnaît depuis l’enfance qu’une seule réussite, la déclaration adulte et sincère « c’est exactement ce que je veux » ne prouve pas à elle seule que la fin a émergé de l’intérieur.

Il ne s’agit pas de démasquer un faux soi

Le vocabulaire de la colonisation peut devenir arrogant. Le théoricien s’imaginerait connaître votre désir véritable mieux que vous. SAE refuse cette place. Il n’annonce pas quels buts sont faux ; il examine les conditions dans lesquelles ils se sont formés.

Cette fin laisse-t-elle coexister d’autres fins importantes, ou les dévore-t-elle ? Subsiste-t-elle une fois retirés récompenses, sanctions, applaudissements et étiquettes d’identité ? Lorsqu’on l’interrompt, éprouve-t-on le regret d’un bien abandonné et l’envie d’y revenir, ou la honte, la panique et la sensation de n’être plus rien ? Nul ne peut répondre de l’extérieur, mais ces questions aident à distinguer le dévouement de l’occupation.

Il n’existe pas davantage un moi pur enfoui sous toute influence sociale. Nous nous formons dans une langue, une histoire et des relations. L’enjeu n’est pas d’avoir été influencé, mais de pouvoir encore examiner, refuser et réécrire ces influences, tout en laissant plusieurs fins se limiter mutuellement.

Retrouver la première personne

On ne guérit guère la colonisation intérieure par une gestion de soi plus sévère. Faire de la « désoptimisation » un nouveau programme d’optimisation maintient la même logique au pouvoir. Le retour du sujet demande souvent du temps sans score, une relation qui reconnaît l’existence plutôt que la performance et la rencontre d’une vie organisée selon un autre repère.

La première tâche n’est pas de découvrir immédiatement une grande mission authentique. Elle consiste à entendre de nouveau les différences : quelles nécessités viennent de la peur de ne plus mériter d’exister ? Quels désirs reviennent sans public ? Quels biens refusent d’entrer sur une même échelle ?

Un ordre explicite indique au moins d’où vient le pouvoir. La colonisation intérieure est plus dangereuse parce que le pouvoir emprunte votre voix. S’en libérer ne signifie pas supprimer toute discipline, mais redevenir l’auteur de la phrase « c’est ce que je veux », y compris en rendant au « je » la capacité d’interroger cette phrase.

Cet essai est une réécriture autonome, destinée au grand public, de l’article fondateur 2 de SAE. L’argument complet et ses limites académiques demeurent dans l’article original. Internal Colonization and the Reconstruction of Subjecthood. Article original ↗ · DOI ↗