Non Dubito Essais dans la tradition du soi comme fin
EN | 中文 | 日本語 | Français | Deutsch | Español | 한국어
← Théorie du pouvoir · Shi
Théorie du pouvoir · Shi (势)
Essai 01 sur 7

Ce que le pouvoir n’est pas

Han Qin (秦汉)

Le mot « pouvoir » est si chargé qu’il semble arriver avec sa définition déjà faite. Pour les uns, il procède du consentement ; pour d’autres, il se confond avec la capacité de violence, le capital accumulé, la légitimité reconnue ou l’institution qui commande. Ces idées désignent toutes des réalités importantes, mais elles répondent trop vite. Avant de construire une théorie positive, il faut dégager le terrain : si l’on confond la source d’une relation avec les instruments qui la renforcent, on ne comprend ni sa naissance ni sa disparition.

Le consentement vient après la structure

Consentir, c’est toujours consentir à quelque chose qui se présente déjà comme une possibilité organisée : un État, une constitution, une hiérarchie professionnelle, une autorité familiale. La réponse peut modifier cette organisation, l’affermir ou lui donner une dignité morale ; elle ne la crée pas à partir de rien. L’histoire le montre sans détour : conquêtes, lignages, empires et ordres religieux ont longtemps précédé le moment où leurs sujets auraient pu donner leur accord. Le consentement est donc un événement interne à une relation de pouvoir, non son origine.

Dire cela ne rend pas le consentement négligeable. Un pouvoir accepté coûte moins cher à reproduire qu’un pouvoir continuellement refusé, et une institution démocratique transforme réellement les conditions de l’obéissance. Mais cette efficacité secondaire ne doit pas être prise pour une genèse. L’accord peut renforcer une asymétrie, la recouvrir d’un langage moral ou la réviser ; pour qu’il y ait accord, il faut déjà une structure à laquelle répondre.

La force n’est pas encore le pouvoir

Deux ours qui se battent mettent en jeu une différence de force. Une pierre qui écrase un corps produit un effet irréversible. Pourtant, ni l’un ni l’autre cas ne suffit à faire apparaître le pouvoir au sens humain. Celui-ci commence lorsque la personne menacée reconnaît dans la force d’autrui une asymétrie significative et organise sa conduite en conséquence. Un revolver est un moyen de violence ; il devient le support d’un pouvoir quand celui qui le voit comprend ce que la menace exige de lui.

Cette distinction éclaire plusieurs cas limites. Déplacer une personne inconsciente exerce une influence physique, pas un pouvoir sur elle : aucune conduite ne se réorganise depuis son point de vue. À l’inverse, un prisonnier qui obéit avec haine reste pris dans une relation de pouvoir, puisqu’il calcule ses actes à partir de l’asymétrie qu’il perçoit. Si l’on détruit entièrement en lui toute possibilité de jugement et qu’on ne traite plus qu’un objet humain, on n’a pas atteint le pouvoir absolu : on a fait disparaître la relation de pouvoir au profit de la manipulation d’une chose.

Le capital, la légitimité et l’institution sont des médiations

Un coffre d’or abandonné sur une île ne commande personne. Pour que la richesse devienne puissance, il faut un récit de propriété, des règles de transmission, des attentes collectives et des personnes qui les reconnaissent. Le capital concentre et transporte du pouvoir dans les sociétés modernes, mais il présuppose déjà un monde normatif où « posséder » ouvre des droits d’action. Il est une configuration historique extraordinairement efficace, non la source universelle de l’asymétrie.

La légitimité joue un rôle comparable. Elle est le récit par lequel un ordre explique pourquoi il mérite d’être suivi. Ce récit peut économiser la coercition ; il peut aussi s’effondrer alors que la police, l’armée ou la dépendance économique continuent à produire de l’obéissance. Quant aux institutions, elles cristallisent, amplifient et transmettent des relations existantes. Un ministère, une entreprise ou une Église donne au pouvoir une mémoire et des relais ; le bâtiment, le règlement ou l’organigramme ne commande pourtant jamais seul. Des individus, placés à des nœuds reconnus, rendent la structure opératoire.

La domination animale ne suffit pas

Il existe dans le vivant des hiérarchies de force, d’accès aux ressources et de reproduction. Elles aident à comprendre certains comportements humains, mais elles ne saisissent pas ce qui distingue le pouvoir : deux sujets se reconnaissent mutuellement comme capables de choisir, de souffrir, de juger et de répondre, tout en occupant des positions qui ne leur donnent pas la même prise sur l’espace d’action. Cette reconnaissance peut être minimale, hostile ou instrumentale ; sans elle, il reste une causalité physique, pas encore une relation de pouvoir.

Le pouvoir n’est donc ni une substance possédée, ni un synonyme commode de tout ce qui produit un effet. Il apparaît lorsqu’une asymétrie entre sujets devient significative au point que la position de l’un configure les possibilités de l’autre sans retour symétrique. Le consentement, la violence, le capital, la légitimité et les institutions pourront alors servir de médias, de justifications ou de stabilisateurs. La question suivante est celle que ce nettoyage rend enfin visible : comment une telle asymétrie naît-elle entre des sujets qui continuent à se reconnaître ?

Note sur la source. Cette édition française est une réécriture éditoriale indépendante fondée sur la version chinoise de cet essai, et non une traduction phrase à phrase. Source universitaire : SAE Power Series · Prequel, DOI : 10.5281/zenodo.20368866. Publication sous licence CC BY 4.0.