De l’obscurité au colloque
Une camionnette arrive, la porte se ferme et Defred avance « dans l’obscurité intérieure ; ou bien la lumière ». Le livre saute ensuite à un colloque universitaire de 2195. Galaad appartient à l’histoire ; des chercheurs présentent des cassettes retrouvées, transcrites et ordonnées pour former le récit que nous venons de lire. Ce cadre accorde à la voix une survie : ce qui était interdit a franchi la mort du régime. Il refuse cependant la clôture affective attendue. Le professeur Pieixoto cherche surtout à identifier le Commandant et les réseaux politiques. Personne ne demande ce qu’est devenue la femme grâce à qui cette identification est possible.
Une méthode défendable, un ton accusateur
L’historien a de bonnes raisons : authentifier les sources, reconstruire le contexte, distinguer hypothèses et faits. Le problème se révèle dans le ton. Les plaisanteries sexuelles sur le titre et l’« Underground Frailroad » font rire la salle. Pieixoto regrette que les enregistrements n’offrent pas davantage de renseignements sur les hommes puissants. Le colloque ne recrée pas Galaad, mais il répète une de ses habitudes : l’expérience d’une femme devient précieuse surtout comme véhicule d’information sur autre chose. Le corps reproductif a laissé place au document historique ; dans les deux cas, la valeur de la personne est évaluée par la qualité du matériau qu’elle fournit.
Ne pas juger le passé
Pieixoto avertit qu’il faut éviter de condamner le passé selon les critères du présent. La prudence méthodologique est légitime : comprendre les contraintes protège de la supériorité facile. Dans sa bouche, elle empêche aussi le colloque d’examiner son propre rire. La distance historique devient une manière de ne pas entendre la proximité créée par les cassettes. Atwood ne demande pas aux chercheurs d’abandonner la critique des sources. Elle demande si cette critique peut reconnaître que les hésitations, répétitions et inventions de Defred ne sont pas des impuretés retirables avant l’accès aux faits. Elles font partie du fait que Galaad a essayé de supprimer une subjectivité.
L’éthique de ne pas savoir
Aucune note ne dit si Defred s’est échappée, a retrouvé sa fille ou est morte. L’absence peut sembler cruelle. Elle empêche aussi le savant futur et le lecteur de la posséder complètement. L’archive certifie qu’elle a parlé, non que nous avons le droit de terminer sa vie. Nous cherchons naturellement le vrai nom derrière le pseudonyme, l’issue politique et le dénouement personnel. Ces questions sont légitimes. Le test consiste à demander si leur réponse rendrait Defred plus réelle ou seulement plus utilisable. Après un régime fondé sur la propriété, l’inconnu final accorde une libération austère : quelque chose d’elle échappe encore au dossier.
Ce que seules les cassettes contiennent
La narratrice risque beaucoup pour parler pendant des heures à une machine. Elle ne fournit pas toujours les informations dont rêvera l’historien. Elle conserve ce dont il n’existe aucun second exemplaire : la pensée dans la chambre, le beurre sur le visage, le latin incompris, les après-midi revécus, l’effort pour ne pas appeler normal ce qui lui arrive. Ces détails étaient inutiles pour Galaad et secondaires pour Pieixoto. Leur inutilité est précisément leur titre à compter comme siens. Une archive préserve une vie non seulement en gardant ses données, mais en gardant la forme d’attention par laquelle cette vie jugeait, désirait et choisissait son destinataire.
« Des questions ? »
La dernière formule est celle d’un président de séance : « Y a-t-il des questions ? » Bien sûr qu’il y en a, mais la salle n’a pas posé celle qui concerne Defred comme personne. Le roman organise ainsi son dernier coup : nul besoin de haine pour transformer quelqu’un en chose. Il suffit que chacun accomplisse correctement sa fonction — surveiller la santé, assurer la sécurité, classer deux siècles plus tard une source difficile. La voix a néanmoins produit le livre qui met ce mécanisme en jugement. Elle ne gagne ni une biographie complète ni une réparation tardive. Elle gagne un interlocuteur possible, à condition que nous ne répétions pas le colloque en traitant son récit seulement comme un dossier sur Galaad.