Non Dubito
Français
← Regarder l’art de près

NON DUBITO · Sculpture · Sculpture occidentale

L’Oiseau dans l’espace de Brancusi : où commence l’ascension ?

L’ascension commence bien avant la pointe dorée : dans l’étranglement, le cylindre de pierre et les courbes du socle de bois.

Dans cet essai

Les petites images ci-dessous correspondent aux photographies analysées dans cet essai. Aucune autorisation de reproduction n’a été obtenue ; les droits restent réservés à leurs titulaires respectifs. Cliquer pour consulter la source officielle.

Brâncuși, L’Oiseau dans l’espace, 1927, National Gallery of Art 1989.31.3 : oiseau en laiton, cylindre de calcaire et socle en bois. Source de l’image : National Gallery of Art.
Brâncuși, L’Oiseau dans l’espace, 1927, National Gallery of Art 1989.31.3 : oiseau en laiton, cylindre de calcaire et socle en bois. Source de l’image : National Gallery of Art. Autorisation de reproduction non obtenue. Image incluse uniquement pour le commentaire de l’œuvre dans cet essai ; droits réservés à leurs titulaires respectifs. Source de l’image. Ni recadrage, ni agrandissement, ni modification du contenu.Voir les images sur la page de l’œuvre au musée ↗

Cherchons d’abord l’endroit le plus mince.

La longue forme dorée se resserre vers le bas, presque jusqu’à devenir une ligne ; plus bas encore, elle s’ouvre à nouveau en un étroit pied conique posé sur un cylindre clair. Le point le plus fin ne touche pas le sol. Un corps très long est installé au-dessus de cet étranglement.

L’œil remonte naturellement : la forme s’étoffe, puis s’amincit longuement dans sa moitié supérieure. La pointe finale penche d’un côté, avec une petite facette oblique à proximité. Aucune horizontale ne coupe nettement ce trajet. D’en bas, elle semble tout juste se lever ; arrivé au sommet, on sent que l’élan ascendant n’est pas entièrement dépensé.

Voir la photographie complète du musée ; Ouvrir la notice de l’œuvre. Description : une longue forme d’oiseau dorée se tient sur un petit cylindre clair, au-dessus d’une base de bois brun foncé au contour alternativement resserré et élargi. La photographie montre l’ensemble d’un même exemplaire sous un angle oblique.

Nous regardons ici l’Oiseau dans l’espace de 1927 conservé à la National Gallery of Art, numéro 1989.31.3. L’oiseau mesure 185,4 cm ; l’ensemble avec sa base, 287,7 cm. La rubrique actuelle des matériaux indique laiton, calcaire et bois. Il importe de retenir cet exemplaire précis : ce n’est ni l’oiseau en marbre de 1923 du Metropolitan, ni une image standard valable pour tous les Oiseaux dans l’espace dorés. Notice de collection

Le mot « oiseau » fait penser au vol. Pourtant, la sculpture donne d’abord à l’œil plusieurs largeurs très différentes et leurs transitions continues ou soudaines. Le sentiment d’ascension doit naître progressivement de ces passages.

Brancusi commence la série en 1923, d’abord en marbre, puis explore le thème en métal et en plâtre. Cet exemplaire de 1927 appartient à un travail continu où, dans la sculpture moderne du XXe siècle, il reprend le vol à travers proportions, matériaux et simplification des formes. Contexte de la série

1. L’endroit le plus mince fait se rencontrer deux formes

En allant d’un trait de la pointe au sol, on peut prendre le métal pour un fuseau étiré. S’arrêter à l’étranglement inférieur change cette impression.

Au-dessus, les deux contours s’écartent pour former le volume principal ; au-dessous, ils s’ouvrent aussi, mais rejoignent vite la pierre. Les deux parties s’élargissent sur des longueurs très différentes. La courte stabilise le contact, la longue conduit le regard en hauteur. Elles se rejoignent à la largeur minimale, comme si « soutenir » et « partir » se concentraient au même point.

Le contact entre métal et pierre évite ainsi la lourdeur. L’oiseau ne pèse pas directement sur la base par sa partie la plus pleine ; aucune tige distincte visible ne le soulève. Le soutien appartient déjà aux changements du contour doré : resserrement, minceur extrême, puis ouverture. Nous voyons l’appui et, au-dessus, une suspension.

Cette minceur n’est pas une transition négligeable. En réduisant l’image, l’étranglement disparaît presque et la longue forme paraît plus détachée ; en rétablissant la taille de consultation, le petit pied redevient net et ramène le volume apparemment flottant à la pierre. Aucun mécanisme mystérieux ne sépare les deux impressions : la différence des largeurs agit déjà.

Le volume principal n’est pas non plus une tige uniforme. Sur la photographie, la longue courbe gauche se bombe davantage, la droite paraît plus rectiligne ; les trajets d’amincissement vers le haut et le bas diffèrent aussi. Monter d’un côté et descendre de l’autre ne fait pas suivre deux chemins identiques. La forme a un axe sans se fermer en emblème symétrique. La pointe légèrement décalée donne une inclination à toute la verticale.

L’ascension ne vient donc pas seulement de ce qui est « haut et fin ». Longueurs du pied et du corps, largeurs de l’étranglement et du ventre, courbures inégales des côtés donnent ensemble à cet objet immobile l’apparence d’un déploiement en cours.

2. La surface dorée allonge aussi l’intérieur du contour

Après le contour, portons l’attention à l’intérieur.

Aucune texture de plumes, aucune ligne gravée ne découpe poitrine, cou et tête. Étroite horizontalement, la surface dorée accueille en hauteur plusieurs longues bandes claires et sombres. Elles se séparent dans la partie pleine, se resserrent près de l’étranglement ; certaines brillent comme une lame mince, d’autres s’assombrissent comme une fente.

Ces bandes sombres ne sont pourtant pas des tiges de plumes gravées. Le reflet intense rappelle que les motifs intérieurs ne sont pas tous des couleurs et des marques propres à la matière. Certains viennent de la manière dont la surface renvoie vers l’objectif le clair et le sombre environnants. La photographie ne permet pas d’identifier chaque chose reflétée ; les reflets allongés participent néanmoins clairement au regard.

Le contour nous indique où le métal finit ; les bandes intérieures le divisent en plusieurs courants verticaux. L’œil longe parfois le bord, puis une lumière l’attire vers le centre. Le volume occupe peu de largeur, mais contient plus de variations lumineuses que le premier coup d’œil ne le laissait croire.

Cela change le sens de « lisse ». La surface ne devient pas une feuille blanche. L’absence de marques serrées rend précisément les longues lignes réfléchies plus visibles. Nous n’identifions pas cent plumes avant d’en faire un oiseau ; notre regard est conduit sur une longue distance par une surface largement continue.

Plus bas, le bois brille aussi, autrement. Ses veines demeurent relativement stables sur les courbes brunes et les faces tournées de côté gardent une impression d’épaisseur. Sur le cylindre clair, l’ombre tourne doucement, sans les traits lumineux incisifs du métal. La présence voisine des trois surfaces rend son éclat plus sensible. Sa légèreté vient de relations précises, non d’un or naturellement plus léger que le brun.

Si l’on ne gardait qu’une silhouette noire, le volume resterait élancé, avec étranglement et pointe. Mais les longues bandes étroites disparaîtraient. Deux niveaux se distinguent : le contour organise l’extension ; la surface la rend moins figée.

3. La base fait parcourir quelques étapes au regard

Laissons un instant le métal pour ne regarder que le bois.

Large en bas, la base se resserre puis se bombe à nouveau. Son milieu ressemble à un disque épais, resserré au-dessus ; le sommet s’ouvre encore et offre une surface plane d’appui. D’après les bords visibles, largeur et étroitesse alternent ; deux retraits creusent des zones sombres. C’est à la fois un rythme dressé et un bloc de bois occupant une surface conséquente au sol.

Ces courbes n’imitent ni tronc ni nid. Elles transforment directement le regard en une suite de gestes : dehors, dedans, puis dehors. Avant d’atteindre l’oiseau, l’œil a déjà traversé plusieurs expansions et resserrements.

Le métal ne continue pourtant pas à répéter cette mesure. Après les courtes et larges ondulations du bois, le cylindre clair ménage une petite pause. Ses côtés presque verticaux et ses bords relativement réguliers organisent les courbes actives en un intervalle calme. Plus haut viennent le pied métallique, l’étranglement, puis un déploiement beaucoup plus long que chacune des ondulations de la base.

Un rythme court rejoint ainsi une longue respiration. La base allonge visuellement le haut ; le haut fait paraître les répétitions inférieures comme une réserve d’élan. Traiter le bois comme un meuble destiné seulement à surélever pour la photographie ferait perdre cet ordre.

On peut vérifier en sens inverse. Descendons de la pointe : après les longs élargissements et resserrements, le regard ralentit à la taille mince, rencontre pied et cylindre, puis rejoint les larges courbes de bois. La forme qui montait dispose désormais d’endroits où se recueillir progressivement. La base permet le départ comme le retour.

La limite de la sculpture ne se confond donc pas avec celle du métal doré. Métal, pierre claire et bois sombre ont des frontières matérielles nettes, mais pas une répartition simple où le haut ferait l’art et le bas assurerait seulement la stabilité. Chaque partie change la façon dont nous voyons la suivante.

4. Quelle est la hauteur réelle de cette ligne à l’écran ?

La photographie place l’ensemble devant un fond gris clair, sans personne, porte ou fenêtre pour comparer. Nous pouvons facilement imaginer un petit objet sur une table. Titre, couleur dorée et fini brillant peuvent évoquer un trophée ou un bibelot raffiné.

Les dimensions défont cette idée.

L’oiseau seul dépasse la taille de nombreux adultes ; avec sa base, l’ensemble approche 2,90 m. À l’échelle réelle, la verticale que l’écran semble permettre de saisir instantanément partirait assez bas pour dépasser notre tête. Nous ne maîtrisons plus sa taille en imagination comme celle d’un petit ornement tenu entre les doigts ; c’est sa hauteur qui commence à régler notre manière de lever les yeux.

Cela ne signifie pas que la photographie remplace une présence auprès de l’œuvre. Elle fixe point de vue, lumière et distance et aplatit un volume tridimensionnel en forme longue. Mais retenir les dimensions permet de relire l’espace libre autour : les grandes zones vides de part et d’autre aident à imaginer comment un solide très étroit partage son environnement sur une hauteur importante.

Aucune grande aile ne remplit l’espace. L’essentiel reste vide, mais l’œil monte le long de la forme et rejoint le blanc au-delà du sommet. Occuper une surface et conduire l’attention ne demandent pas la même largeur.

La pointe importe donc particulièrement. Ce n’est pas une grosse colonne soudain coupée : les côtés se sont rapprochés progressivement avant que la petite facette supérieure n’achève la forme. La matière s’arrête clairement là, mais la direction déjà établie se prolonge facilement un peu dans notre regard. La forme est finie ; l’œil arrive juste au-delà de sa limite.

5. Un thème, sans cesse refait

En poursuivant la série, Brancusi ne s’arrête pas à une forme fixe. L’étude du MoMA souligne que les oiseaux métalliques ne sont pas des répétitions aux dimensions identiques : revoir les proportions appartient à la création. Cartels de l’exposition du MoMA, PDF page 2

Après avoir étudié étranglement, reflets et base, nous pouvons imaginer concrètement ce qu’une variation de proportions modifierait.

Un étranglement plus haut ferait sembler commencer ailleurs le volume principal ; une largeur maximale déplacée vers le haut retarderait le gonflement précédant l’ascension ; un autre rapport de longueur entre bois et oiseau changerait le passage du rythme court à la longue respiration. Ce sont des comparaisons proposées au regard, non l’affirmation que l’artiste a réalisé ces solutions précises. « Refaire des oiseaux » devient ainsi autre chose que répéter un concept : retravailler des relations difficiles à remplacer les unes par les autres.

À côté d’une description animale détaillée, Brancusi déplace le travail de la sculpture : sans décrire chaque partie du corps, il reste possible de donner plénitude et resserrement, orientation et appui. Une fois certains détails retirés, les proportions restantes doivent assumer davantage. Simplifier ne réduit pas automatiquement les difficultés.

L’étranglement initial n’est désormais plus seul. Au-dessous se trouvent les variations du bois et la pause du cylindre ; au-dessus, un volume plein, de longs reflets et une pointe progressivement effilée. Nous ne croyons pas au vol sans raison devant un objet immobile : nous voyons comment cet objet organise concrètement une montée.

Il reste debout. L’ascension se produit dans cette manière même de tenir.

Lecture facultative : regarder encore avec SAE

Beauté perceptive : l’éclat ne témoigne pas seulement du matériau

Le huitième rayon de Non Dubito, À mesure que la lumière baisse, le jardin apparaît autrement, part de fleurs au crépuscule : l’apparence d’une chose se forme entre lumière, objet et sens. Après l’identification, ses couleurs et ses valeurs précises méritent encore qu’on s’y attarde. L’essai distingue aussi le sentiment esthétique du simple confort et ne fait pas de l’agrément visuel l’unique condition. Lire l’essai du huitième rayon, en anglais

Au milieu de l’oiseau, la bande fine et brillante suffit à reconnaître une surface lisse. Mais la résumer par « métal poli » ferait perdre son apparition concrète : la lumière large se resserre vers le bas, tandis que la bande sombre voisine accentue cette finesse ; elles cheminent côte à côte dans le même solide sans suivre exactement son contour.

Ce rayon ouvre davantage la relation entre surface et conditions de regard. L’éclat n’est pas entièrement un caractère que le sculpteur aurait gravé ; son rapport à l’éclairage ne le réduit pas non plus à une perturbation fortuite. Les reflets photographiés ne sont pas l’apparence fixe de l’œuvre en tous lieux, mais une apparence que cette forme lisse peut effectivement présenter. Contour stable et valeurs dépendant de l’environnement se soutiennent ici.

Cela n’impose pas l’émerveillement. On peut trouver l’éclat éblouissant ou préférer le brun plus sombre du bois, tout en décrivant précisément comment les trois surfaces se distinguent et s’enchaînent verticalement. La clarté de la perception n’exige pas d’aimer tous le même brillant.

Beauté cognitive : avant la pointe, l’œil poursuit déjà

Le neuvième rayon, La note n’a pas encore sonné, vous l’attendez déjà, pose une autre question : la mémoire participe à l’attente présente, que la rencontre du réel réajuste. Une mélodie connue fait attendre la note suivante ; une surprise peut conduire à revenir vérifier. Lire l’essai du neuvième rayon, en anglais

Voici un petit exercice. Remontons depuis le bas du bois, passons les deux resserrements nets, puis le cylindre et le petit pied métallique. Arrivés à l’oiseau, observons si nous attendons encore un rétrécissement rapide. Nous rencontrons au contraire un déploiement long, qui ne s’effile doucement que beaucoup plus haut. Le rythme court que nous venons de parcourir participe peut-être au sentiment de cette longueur.

Cela ne transforme pas la sculpture en musique à vitesse uniforme. L’image laisse l’œil sauter où il veut et chacun n’attend pas un tournant au même endroit. L’essentiel est de pouvoir désigner un va-et-vient précis : les petits segments déjà vus aident encore à mesurer le grand ; après le sommet, les répétitions de la base paraissent à leur tour plus compactes.

Remontons une fois encore : le cylindre apporte une brève régularité, l’étranglement serre la largeur, puis les bandes lumineuses étirent le regard. Les tournants inférieurs demeurent dans l’expérience de la longue forme supérieure. Même lorsqu’on saisit enfin l’ensemble d’un coup d’œil, les longueurs parcourues n’ont pas disparu.

Images et sources

Cet article propose une lecture d’une photographie officielle complète du même exemplaire de 1927 conservé à la NGA. Les observations d’angle et de surface se limitent à cette image, dont la définition native est de 527 × 900 pixels ; agrandir n’ajoute pas de détails originaux. La consultation en ligne ne vaut pas autorisation de redistribution.

Les matériaux suivent la rubrique de la collection : laiton, calcaire et bois. Les différences de vocabulaire dans l’audio et les champs de dimensions de la même page sont détaillées dans les références. Ni les liaisons cachées ni la technique de fabrication du socle de pierre ne sont déduites de la photographie. L’analyse formelle et l’application de SAE sont des lectures à discuter en regardant l’image.

Les liens vers l’œuvre et les recherches figurent dans les références ; les liens officiels et limites de consultation, dans les indications pour regarder les images.

Références (en anglais)

English

NGA 1989.31.3, 1927. The current medium field says brass, limestone and wood; total height 287.7 cm, bird 185.4 cm. The same record uses bronze in its audio and cast stone in a dimension label; the essay does not resolve these technical discrepancies by speculation.

The linked institutional records supply identification and historical context. The close reading and optional SAE connections are the essay’s interpretation, not claims attributed to the artist.

1. www.nga.gov

2. press.moma.org

3. nondubito.net

4. nondubito.net

5. nondubito.net

6. nondubito.net

7. nondubito.net

8. nondubito.net

9. api.nga.gov

Crédits et utilisation des images (en anglais)

Le site conserve des images WebP adaptées à la lecture, y compris les détails et les autres vues. Un clic ouvre la page de l’œuvre au musée ; les originaux en pleine résolution ne sont pas hébergés ici. Les dimensions, noms de fichiers, coordonnées de recadrage et empreintes ci-dessous décrivent les sources archivées, non les aperçus web.

English

Image sources and rights

Official work or building page

Reading-size images accompany the commentary. Full-image links remain with their original sources. Supplemental photographs that differ from the view analyzed in the prose are identified in the captions. Attribution and smaller dimensions are not treated as permission. Rights are recorded separately for each image.

19_bird_space_commentary.jpg

Credit: Photographer not identified in the supplied source record

Source

Rights: Reproduction permission has not been obtained; copyright remains with the respective rights holders.

Processing record: resized/compressed only; no cropping, enlargement or content alteration. This site additionally converts the supplied file to WebP reading previews without upscaling.