Cherchons d’abord les deux caractères 季明, « Jiming ». Ils se trouvent dans la moitié inférieure d’une colonne, après 贈贊善大夫, « nommé à titre posthume dignitaire Zanshan Dafu », et avant 之靈曰, « à l’esprit duquel il adresse ces paroles ». Le dernier trait de 季 descend en un filet ; entre les deux parties de 明, la couleur du papier apparaît encore. Les caractères de ce nom ne sont ni les plus noirs ni les plus grands du texte. Il ne possède pas non plus sa propre colonne. Il est prononcé avec gravité au milieu d’une suite de désignations.
La colonne une fois lue, le regard remonte vers la gauche et rencontre 惟爾挺生, « toi qui naquis avec des dons exceptionnels ». Le défunt, que l’on venait de désigner par un titre et un nom, devient maintenant un « toi ». 惟, qui introduit l’invocation, s’ouvre en tête de colonne ; 爾, « toi », se resserre ; le caractère suivant, 挺, « se distinguer », se déploie à nouveau des deux côtés. Le regard quitte le nom en bas pour revenir en haut d’une autre colonne : l’oraison commence à parler directement à Jiming.

On aborde souvent le Jizhi wengao (祭侄文稿), le Brouillon d’une oraison pour son neveu, par la douleur et l’indignation. Le texte évoque effectivement la mort atroce de proches, et de larges ratures couvrent le papier. Mais si l’on identifie pour cette raison chaque caractère très noir à la colère, chaque trait fin au chagrin, le récit finit par éclipser la calligraphie sous nos yeux. La manière dont un nom apparaît, dont une désignation devient une invocation, dont la parole reprend après une plainte : tout cela possède des formes précises et des emplacements précis.
C’est par là que je voudrais commencer : Jiming est mort, mais son oncle continue de lui parler. Sur le papier, les mots se suivent parfois sans interruption ; parfois, une correction en arrête le cours. Le récit a atteint la mort irréparable, mais les phrases reviennent sans cesse à 爾, « toi ». En suivant ces appels, on mesure plus concrètement le poids des colonnes et des corrections.
Yan Zhenqing rédigea ce brouillon en 758, première année de l’ère Qianyuan, pour son neveu Yan Jiming. Jiming et son père Yan Gaoqing avaient été tués pendant la révolte d’An Lushan ; Gaoqing était un cousin plus âgé de Yan Zhenqing. Ce rouleau horizontal sur papier est aujourd’hui conservé au Musée national du Palais, à Taipei. Le texte principal se déroule de droite à gauche, chaque colonne se lisant de haut en bas. Les inscriptions et les sceaux ajoutés par la suite constituent d’autres couches temporelles. Présentation de l’œuvre par le musée ; notice de collection et transcription
Écouter d’abord ce que dit cette oraison
Le texte chinois ci-dessous suit la transcription du musée et donne la version continue résultant des corrections, en caractères simplifiés usuels. Le caractère 大, omis dans un titre, a été rétabli entre crochets. La ponctuation et les paragraphes ont été ajoutés pour la lecture ; ils ne reproduisent pas les colonnes du manuscrit. Les mots biffés ne sont pas intégrés au texte courant. 贈贊善大夫, 季明之靈 et 惟爾 dans les images correspondent respectivement à 赠赞善大夫, 季明之灵 et 惟尔 ci-dessous : « nommé à titre posthume Zanshan Dafu », « l’esprit de Jiming » et « toi ». Ces correspondances permettent de retrouver ensuite les formes historiques. Après le texte chinois intégral viennent sa traduction française intégrale et l’explication de ses trois paragraphes.
维乾元元年,岁次戊戌,九月庚午朔,三日壬申,第十三叔银青光禄[大]夫、使持节蒲州诸军事、蒲州刺史、上轻车都尉、丹杨县开国侯真卿,以清酌庶羞,祭于亡侄赠赞善大夫季明之灵曰:
惟尔挺生,夙标幼德。宗庙瑚琏,阶庭兰玉。每慰人心,方期戬谷。何图逆贼间衅,称兵犯顺。尔父竭诚,常山作郡。余时受命,亦在平原。仁兄爱我,俾尔传言。尔既归止,爰开土门。土门既开,凶威大蹙。贼臣不救,孤城围逼。父陷子死,巢倾卵覆。天不悔祸,谁为荼毒?念尔遘残,百身何赎!呜呼哀哉!
吾承天泽,移牧河关。泉明比者,再陷常山,携尔首榇,及兹同还。抚念摧切,震悼心颜。方俟远日,卜尔幽宅。魂而有知,无嗟久客。呜呼哀哉!尚飨!
Traduction française intégrale de l’oraison
En la première année de l’ère Qianyuan, année Wuxu du cycle, le troisième jour, Renshen, du neuvième mois dont le premier jour est Gengwu, moi, Zhenqing, ton treizième oncle, titulaire du rang honorifique Yinqing Guanglu Dafu, investi du bâton de délégation impériale pour les affaires militaires de Puzhou, préfet de Puzhou, titulaire du rang militaire honorifique Shang Qingche Duwei et marquis fondateur du district de Danyang, j’offre du vin clair et des mets variés à l’esprit de mon défunt neveu Jiming, nommé à titre posthume Zanshan Dafu, et lui adresse ces paroles :
Toi qui naquis avec des dons exceptionnels, tu manifestas très tôt les vertus de la jeunesse. Tu étais un vase précieux dans le temple ancestral, une orchidée et un jade au pied des marches de notre maison. Tu réjouissais sans cesse nos cœurs ; nous espérions pour toi bonheur et prospérité. Qui aurait imaginé que des traîtres rebelles profiteraient d’une faille, lèveraient les armes et attaqueraient l’autorité légitime ? Ton père se dévoua avec une entière fidélité à l’administration de Changshan. J’avais moi aussi reçu alors une charge et me trouvais à Pingyuan. Mon frère aîné bienveillant m’aimait ; il t’envoya me porter ses paroles. Une fois que tu fus revenu, Tumen fut ouvert. Tumen ouvert, la puissance féroce des rebelles fut durement atteinte. Mais le fonctionnaire félon ne vint pas au secours ; la ville isolée fut étroitement encerclée. Le père tomba aux mains de l’ennemi, le fils mourut ; le nid s’effondra, les œufs furent brisés. Le Ciel n’arrêta pas le désastre : qui causa ce cruel ravage ? Quand je songe aux atrocités que tu as subies, cent vies telles que la mienne pourraient-elles te racheter ! Hélas, quelle douleur !
J’ai reçu la grâce impériale et j’ai été envoyé administrer Heguan, la région du passage du fleuve. Dernièrement, Quanming s’est de nouveau rendu dans Changshan tombée aux mains de l’ennemi ; il a rapporté le cercueil contenant ta tête et est revenu ici avec lui. En m’attachant à ton souvenir, je suis brisé par une douleur aiguë ; le deuil bouleverse mon cœur et mon visage. J’attends maintenant un jour propice et fais déterminer par divination le lieu de ta dernière demeure. Si ton esprit peut en avoir connaissance, ne te lamente pas de demeurer si longtemps en pays étranger. Hélas, quelle douleur ! Daigne recevoir ces offrandes !
Le premier paragraphe précise la date, l’identité de celui qui accomplit le sacrifice et son destinataire : le troisième jour du neuvième mois de la première année Qianyuan, Yan Zhenqing, l’oncle occupant le treizième rang dans la parenté, énumère ses charges et présente du vin clair et différents aliments à l’esprit de son neveu Jiming, gratifié à titre posthume du titre de Zanshan Dafu. Ce début n’est pas une formule que l’on pourrait écarter sans y penser. Un oncle vivant fait face à un neveu à qui ne restent qu’un nom et un rang posthumes ; il commence par établir, au sein du rite, qui ils sont l’un pour l’autre.
Le deuxième paragraphe dit : tu étais exceptionnel dès la naissance, et ta vertu s’est manifestée très jeune. Tu étais un membre talentueux de la famille, en qui elle plaçait de grands espoirs, tel un précieux vase rituel du temple ancestral, telles les orchidées et le jade auprès des marches. Tu nous apportais souvent du réconfort, et nous espérions que tu connaîtrais le bonheur. Qui aurait prévu qu’une rébellion profiterait d’une occasion pour prendre les armes contre la cour ? Ton père se dévouait entièrement à sa charge de préfet de Changshan ; j’avais moi aussi reçu une mission et exerçais à Pingyuan. Mon frère aîné m’aimait et t’envoya me transmettre un message. Après ton retour, Tumen fut ouvert, ce qui porta un coup sévère à la puissance des rebelles. Mais ceux qui disposaient de troupes ne vinrent pas porter secours ; la ville isolée fut assiégée. Le père tomba aux mains de l’ennemi, le fils fut tué : comme un nid renversé et des œufs brisés. Le Ciel n’arrêta pas la catastrophe ; qui donc provoqua un tel ravage ? Quand je pense à la mort atroce qui te fut infligée, même cent vies telles que la mienne ne pourraient te ramener. Quelle douleur !
Le troisième paragraphe se tourne vers les circonstances présentes du sacrifice : j’ai reçu de la cour la charge d’administrer Heguan, la région du passage du fleuve. Quanming est récemment retourné dans Changshan, qui était tombée, et en est revenu avec le cercueil contenant ton crâne. À ton souvenir, une douleur dévastatrice me bouleverse tout entier. J’attends un jour convenable pour les funérailles et fais choisir par divination l’emplacement de ta tombe. Si ton âme en a connaissance, ne te plains pas de séjourner longtemps loin de chez toi. Quelle douleur ! Accepte ces offrandes.
瑚琏, hulian, désigne à l’origine des vases rituels ; 兰玉, « orchidée et jade », sert de métaphore pour des enfants remarquables de la famille. 戬谷 évoque les bienfaits et le bonheur. 百身何赎, « cent vies pourraient-elles te racheter ? », pousse à l’extrême le prix que le locuteur serait prêt à payer, tout en reconnaissant qu’une vie ne peut être rendue. 尚飨, « daigne recevoir ces offrandes », est la formule qui invite le défunt à jouir des dons à la fin d’une oraison. Il ne faut pas détacher 再陷常山 du contexte du retour des restes et écrire sans autre examen que Quanming aurait été capturé une seconde fois. L’expression est comprise ici comme son retour dans le territoire tombé aux mains de l’ennemi ; le texte original est conservé pour vérification.
Lorsque nous revenons à l’encre après avoir compris ces phrases, nous découvrons des titres, des lieux et des événements, mais aussi leur incessant retour vers un « toi ». Ce n’est pas une biographie qui présenterait de l’extérieur les actes de Jiming.
De longs titres ne transforment pas les colonnes en quadrillage
Le rouleau commence par l’année, le mois et le jour, puis vient l’identité de l’oncle, suivie d’une longue succession de titres. Au premier regard, les colonnes sont à peu près droites ; on est tenté de résumer cette partie par « au début, une écriture calme et ordonnée ». Pourtant, de près, les variations sont déjà là.

Sous 壬申, la désignation cyclique du jour, se trouvait d’abord 從父, une appellation d’oncle paternel, qui a été biffée. 第十三, « le treizième », se glisse en petits caractères sur le côté, avant le plus grand 叔, « oncle ». Il s’agit d’une révision de sa propre position dans la parenté. La correction intervient au début de l’oraison, avant le récit du siège et des morts. Cette seule observation interdit de ramener toutes les corrections du rouleau à un unique instant où, « arrivé aux événements atroces, il aurait soudain perdu toute maîtrise de lui-même ».
Dans la colonne voisine, 夫使持節蒲州諸軍事蒲州, qui comprend la fin du rang honorifique, la délégation militaire et deux occurrences de Puzhou, les lignes sont assez fines du haut jusqu’au milieu. Le papier transparaît dans les interruptions des traits. Près du bas, avec 蒲州, « Puzhou », l’encre redevient nettement plus épaisse. Plus à gauche, les caractères de 刺史上輕車都尉丹楊縣開國, suite des charges et titres nobiliaires, sont eux aussi très noirs à plusieurs endroits. Il est encore question de fonctions officielles, non des circonstances des morts. La densité de l’encre dépend aussi du pinceau, de l’encre elle-même, du papier et de la continuité du geste d’écriture ; on ne peut la convertir directement en signification des mots.
La présence du rite n’enlève pas à ce passage sa vie calligraphique. De grands caractères côtoient de petits ajouts latéraux ; traits fins et traits pleins alternent ; le centre de gravité des signes se déplace légèrement dans une colonne. Tandis que les titres se poursuivent, le papier présente déjà des densités différentes. Le « souffle des colonnes », 行气, de l’écriture semi-cursive devient ici une question observable : sans unir tous les caractères en une seule ligne, comment assurer leur enchaînement ? L’inclinaison de 使 et 持, les caractères liés à la délégation impériale, le poids de 蒲州 au bas de la colonne et l’endroit où commence 刺史, « préfet », en haut de celle de gauche maintiennent ensemble une lecture qui descend, puis repart vers la gauche.
Après le nom, l’adresse devient un « toi »
Revenons à la figure 1. Au-dessus de 季明, « Jiming », 贈贊善大夫, « nommé à titre posthume Zanshan Dafu », indique une distinction conférée après la mort. Dans la colonne de droite, 真卿, « Zhenqing », est au contraire le nom de celui qui accomplit l’offrande et prononce les paroles. Les deux noms ne se répondent pas par de grands caractères de même taille. La colonne de Zhenqing descend encore jusqu’à 以清酌庶羞, « avec du vin clair et des mets variés » ; celle de Jiming aboutit à 之靈曰, « à l’esprit duquel il adresse ces paroles ». L’un précise ce qu’il a apporté ; l’autre est placé en destinataire des paroles de consolation.
Cette relation est sémantique, mais l’agencement des colonnes lui donne une forme concrète. Le poids de 季明 s’accumule peu à peu à travers les appellations de tout le texte. Sous le nom, 之, qui relie celui-ci à « l’esprit », est plus petit ; 靈, « esprit », se resserre en une forme dense. La colonne achevée, 惟爾, « toi », s’ouvre à nouveau au sommet de la suivante, à gauche. Le destinataire du sacrifice est d’abord désigné au terme d’une colonne ; l’appel vient au début de la suivante. Les lecteurs doivent eux-mêmes accomplir ce passage de l’identité à l’adresse.
Sous 惟爾挺生, « toi qui naquis avec des dons exceptionnels », 夙標幼德, « tu manifestas très tôt les vertus de la jeunesse », ne s’étale pas uniformément. Les lignes de 標, « manifester », se rassemblent en un bloc plus plein ; 夙, « tôt », avant lui, et 幼, « jeune », après lui, paraissent plus aérés. 德, « vertu », conduit ensuite à 宗廟瑚璉, « vases rituels du temple ancestral ». Dans cet éloge de la vertu juvénile, les densités alternent au sein d’une même colonne. Le rapport du noir au blanc y produit des accents locaux : on ne descend pas d’un même glissement régulier d’un bout à l’autre.
Cette manière de regarder n’exige pas de faire de 爾, « toi », un caractère mystérieux qui serait toujours le plus grand. Il importe parce que chacune de ses apparitions précise la direction de la phrase. Mais sa taille et sa place sur le papier demandent à être observées séparément à chaque fois. L’exemple suivant le montre particulièrement bien : 仁兄愛我,俾爾傳言, « mon frère aîné bienveillant m’aimait ; il t’envoya me porter ses paroles ».
Les voix de la famille traversent le récit de la guerre

Repérons dans la figure 3 la colonne plus pâle, un peu à droite du centre. 原, en haut, achève 平原, « Pingyuan », commencé dans la colonne de droite. Ce n’est qu’ensuite que vient 仁兄愛我, « mon frère aîné bienveillant m’aimait ». 兄, « frère aîné », et 愛, « aimer », ne s’accumulent pas en grandes masses noires ; le papier reste bien visible entre les caractères. Sous 我, « moi », apparaît un caractère entouré et biffé ; plus bas, 俾爾傳言, « il t’envoya me porter ses paroles », poursuit la descente vers la fin de la colonne.
仁兄, « mon frère aîné bienveillant », désigne le père de Jiming, cousin aîné de Zhenqing du côté paternel, appelé ici « frère ». Celui qu’il aime, c’est « moi » ; celui qu’il envoie porter le message, c’est « toi ». Ces quelques appellations font apparaître, dans un échange militaire et administratif, les relations entre un oncle, un frère aîné et un neveu. La finesse des traits sur le papier ne rend pas cette phrase légère. C’est précisément parce qu’elle demeure claire et espacée que nous pouvons lire les liens qui unissent ici les personnes.
À gauche, 歸止爰開土門, « à ton retour, Tumen fut ouvert », devient nettement plus plein. Surtout dans la partie supérieure, 歸, 止, 爰 et 開, la suite qui évoque le retour puis l’ouverture, forment plusieurs points lourds consécutifs. Ces caractères denses racontent le retour de Jiming, l’ouverture de Tumen et le revers subi par les rebelles. L’encre épaisse rassemble d’abord le haut d’une colonne ; plus bas, les traits de 土門既開, « Tumen une fois ouvert », ménagent à nouveau des espaces intérieurs plus aérés.
Plus à gauche encore, la formule biffée 賊臣擁眾不救, « le fonctionnaire félon disposait de troupes et ne vint pas au secours », est recouverte d’un long ensemble de boucles. La version corrigée 賊臣不救, « le fonctionnaire félon ne vint pas au secours », subsiste, et la phrase se poursuit jusqu’à 孤城圍逼,父陷子死, « la ville isolée fut étroitement encerclée ; le père tomba aux mains de l’ennemi, le fils mourut ». Ici, 父, « père », s’étend latéralement ; au-dessous, le caractère biffé 擒, « capturer », forme une masse noire, suivie seulement ensuite de 陷, « tomber aux mains de l’ennemi », 子, « fils », et 死, « mourir ». Un regard attentif aux seuls blocs noirs pourrait prendre un ancien caractère exclu du texte pour le mot-clé le plus fortement accentué. Lire la transcription tout en regardant permet de distinguer le noir dû à la formation d’un caractère, aux passages répétés d’encre ou à la superposition des corrections.
La douleur a des appuis explicites dans les mots. Mais la formation d’une masse noire particulière doit encore être reconnue à partir de traces particulières. La calligraphie n’en perd pas son poids. Au contraire, nous voyons comment une phrase continue d’exister avec ses choix modifiés, comment les appellations familiales traversent le récit de la guerre et atteignent la mort irréparable.
Après « quelle douleur », il faut encore te préparer un lieu de repos
念爾遘殘,百身何贖, « quand je songe à la mort atroce que tu as subie, cent vies pourraient-elles te racheter ? », fait passer le récit à la plainte directe de l’oncle adressée à Jiming. Dans la figure 4, 荼毒, « cruel ravage », occupe le haut d’une colonne ; 念爾, « songeant à toi », se trouve au-dessous. En descendant, les lignes de 百身何贖, « cent vies pourraient-elles te racheter ? », deviennent plus sèches et plus rugueuses ; le papier apparaît à de nombreux endroits dans l’encre. Ces réserves de papier rendent les contours des derniers caractères moins compacts, en contraste avec la concentration de 荼毒 plus haut.

Le 嗚呼哀哉 de la colonne de gauche est plutôt mince et allongé ; les caractères s’inclinent et s’enchaînent verticalement sans constituer un énorme carré qui barrerait la surface. Il termine la plainte précédente, sans terminer l’oraison entière. Au-dessous, 吾承, « j’ai reçu », relance le récit. La colonne suivante parle de la nomination par la cour et du lieu de la nouvelle charge, puis vient le retour des restes que Quanming a rapportés.
Cette reprise mérite d’être lue attentivement. L’oraison ne peut rendre la vie au mort, mais les vivants ont encore des choses à accomplir : l’inhumation, le choix d’un lieu, la fin du long séjour loin de chez soi. Sur le papier, après 嗚呼哀哉, les colonnes demeurent remplies de mots. La plainte et l’organisation des funérailles cohabitent sur cette feuille de brouillon. Le contenu pratique de ces phrases ne permet pas d’y voir la preuve que le chagrin se serait déjà dissipé.
Les corrections des dernières colonnes sont plus nombreuses et plus serrées qu’au début. Dans la figure 5, à droite, autour de 攜爾首櫬, « rapportant le cercueil contenant ta tête », se trouvent des ajouts latéraux et des biffures verticales. Après 及茲同還, « revenu ici avec lui », les caractères plus grands de 撫念摧切, « ton souvenir me brise d’une douleur aiguë », se déploient vers le bas. À gauche, la colonne de 震悼心顏, « le deuil bouleverse le cœur et le visage », commence par des formes assez ouvertes ; sous 方俟, « j’attends maintenant », surviennent à nouveau des corrections denses. L’oraison veut aller jusqu’à l’inhumation, mais les mots cherchent encore la formulation qui restera.

À partir de 魂而有知, « si ton esprit peut savoir », les caractères ne grandissent pas continûment. 魂, « esprit », est assez noir ; 而, qui participe ici à la condition « si », présente un trait qui s’étend sur le côté ; 有知, « avoir connaissance », s’enchaîne de haut en bas. 無嗟, « ne te lamente pas », devient progressivement plus mince et plus allongé. Dans la colonne tout à gauche, 久客, « longtemps en pays étranger », et la plainte qui suit laissent eux aussi de grandes zones de papier apparaître. 尚饗, à la fin, parvient encore à clore le sacrifice. La même formule 嗚呼哀哉 revient, mais elle est désormais précédée du retour des restes et de la promesse d’un enterrement. Son poids ne peut donc être exactement celui de sa première apparition.
Ce qui me touche le plus ici, ce n’est pas que le rite soit enfin brisé par le chagrin, mais que ces mots s’efforcent encore de se faire entendre de Jiming. 魂而有知 garde un « si » : si l’esprit du défunt peut savoir. L’oraison ne prétend pas avoir reçu une réponse. L’oncle dit pourtant encore 無嗟久客, « ne te lamente pas de ce long séjour en terre étrangère », et porte les offrandes jusqu’à l’invitation 尚饗. Le nom, les appellations, le récit, la plainte et le rite assument chacun une part du travail de la parole.
Si nous revenons alors aux deux caractères 季明 du début, qui n’ont rien de particulièrement gigantesque, nous découvrons que le poids du nom ne tient pas seulement à l’encre de cet endroit. Le texte entier revient à « toi », et c’est ce retour qui empêche ces deux caractères de le quitter. Les colonnes, les corrections, l’encre sèche ou nourrie donnent à ces retours des formes différentes. Nous lisons comment un être est commémoré et voyons comment cette commémoration précise reste sur le papier.
Lecture complémentaire facultative : jusqu’où lire le passé demeuré sur le papier ?
Regardons encore la figure 3 sans nous hâter d’attribuer un état d’âme à chaque tache noire. Distinguons d’abord trois faits vérifiables : 仁兄愛我, « mon frère aîné bienveillant m’aimait », demeure un texte lisible ; 恐, « craindre », a quitté la phrase corrigée ; l’encre qui le biffe, elle, n’a pas quitté le papier. De même, sous 父, « père », le premier choix 擒, « capturer », a été remplacé par 陷, « tomber aux mains de l’ennemi ». Les deux choix laissent désormais des traces différentes au même endroit.
Ces marques donnent à voir une couche supplémentaire de temps. Nous ne voyons pas seulement une oraison dont les mots seraient définitivement ordonnés, mais aussi le résultat de ses révisions sur cette feuille. L’ancien caractère a d’abord été écrit ; la correction est ensuite intervenue sur lui : cette succession locale possède une base matérielle. En revanche, l’image ne livre pas avec elle ce qui lui est précisément revenu à l’esprit à cet instant, ni la durée de son hésitation.
Dans « Le bois garde la sécheresse de cette année-là » (texte en chinois), j’ai réfléchi, à partir des cernes du bois, des marches de pierre et des réparations, à la manière dont le passé demeure devant nos yeux. La « beauté causale » de SAE (Self-as-an-End) invite ici à regarder comment la provenance entre dans la forme. Elle permet de dégager les ratures de l’étiquette générale d’« écriture brouillonne » : des mots anciens sont récusés, mais leur récusation laisse de nouvelles traces d’encre. Les lecteurs ultérieurs doivent rencontrer les deux ensemble.
Recopier le brouillon au propre ne donnerait donc pas seulement le même texte, devenu plus facile à déchiffrer. Nous perdrions l’espace encore occupé par les anciens caractères, la manière dont les superpositions modifient le poids d’une colonne, celle dont les ajouts latéraux se glissent dans les intervalles préexistants. Les traces donnent au passé un emplacement que l’on peut vérifier. Une transcription remise au net peut l’expliquer ; elle ne peut s’y substituer.
L’écriture possède une histoire lisible, mais l’image ne livre toujours pas l’intériorité entière de Yan Zhenqing. Nous pouvons tenir à l’oraison qui nous est parvenue et souhaiter en même temps que celui qui est sans cesse appelé « toi » n’ait pas subi cette mort.
Notes sur les images et l’établissement du texte, avec dimensions et traitements photographiques
Cet article repose sur les images publiques du Musée national du Palais ; il ne rend pas compte d’une observation de l’original sur place. La photographie, la couleur du papier, l’écran et le grossissement influencent l’impression. Les comparaisons portent principalement sur les traits, les formes et les intervalles au sein d’une même photographie. La densité de l’encre n’a pas été utilisée pour déduire directement la pression, la vitesse ou un état psychologique précis.
- Le musée indique 29,2 × 59,6 cm pour la feuille calligraphiée. Les deux photographies principales de cet ensemble montrent des sections du texte qui se chevauchent ; elles ne sont pas assemblées directement en un rouleau continu permettant des mesures. La vue d’orientation à deux images place le début A à droite et la fin B à gauche, en conservant le chevauchement. Ses repères sont uniquement alphabétiques et numériques. L’index des onze photographies officielles, légendé avec leurs noms de fichiers d’origine, suit l’ordre de l’album, et non celui du rouleau ni une chronologie ; il comprend aussi les inscriptions ultérieures. Les inscriptions ajoutées et les sceaux rouges sont identifiés séparément.
- Les cinq images du corps de l’article ont seulement été recadrées en rectangle, réduites proportionnellement et encodées en JPEG. Les colonnes voisines, les sceaux rouges et le papier sont conservés. Aucun trait n’a été ajouté, aucun sceau effacé ; il n’y a eu ni accentuation de netteté ni génération d’écriture. Les coordonnées précises et les liens haute définition figurent dans les « Informations sur les images ». Les bords droit et gauche de la figure 1 et les bords de la figure 3 contiennent des caractères partiels des colonnes voisines ; le texte ne localise que les colonnes principales complètes qu’il désigne.
- L’original emploie des formes historiques ; la transcription utilise les caractères simplifiés courants pour faciliter la lecture. Les légendes conservent au besoin les formes originales telles que 靈, « esprit », et 爾, « toi ». 丹杨, « Danyang », suit la transcription du musée. 大 dans 银青光禄[大]夫 rétablit un caractère omis du titre ; cela ne signifie pas qu’il soit présent sur le papier. La suppression de 從父, l’ajout latéral de 第十三 et le remplacement de 擒 par 陷 ont été vérifiés en confrontant l’image à la transcription caractère par caractère du musée. Les caractères biffés qui ne sont pas identifiables avec certitude ne sont pas reconstitués par conjecture.
- Après 爾父, « ton père », 竭誠, « avec une entière fidélité », se superpose à des corrections dans la même zone. Il ne faut pas considérer toute l’encre de cet endroit comme un seul caractère achevé gigantesque. L’interprétation de 再陷常山 comme un retour dans Changshan tombée aux mains de l’ennemi relève de la traduction explicative et ne modifie pas le texte original ; d’autres interprétations doivent être discutées à partir des sources historiques.
- La date retenue est celle que porte le manuscrit : troisième jour du neuvième mois de la première année Qianyuan. Le mois et le jour lunaires ne sont pas assimilés directement à une date grégorienne. Cet article ne fait pas du titre de « deuxième plus grande œuvre semi-cursive sous le Ciel » une conclusion esthétique et ne déduit pas directement la personnalité de l’écriture selon la maxime « l’écriture ressemble à l’homme ».
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Poursuivre la découverte des images et la lecture
- Musée national du Palais : présentation détaillée du Brouillon d’une oraison pour son neveu et album complet des photographies partielles
- Notice de collection et transcription caractère par caractère du musée
- Photographie officielle haute définition du début du texte ; photographie officielle haute définition de la fin
- Han Qin, « Le bois garde la sécheresse de cette année-là » (texte en chinois)