Ce que les aveux ne prouvent pas
Lorsque Raskolnikov entre au commissariat et déclare avoir tué, un tournant juridique irréversible a lieu. Mais les aveux ne démontrent pas à eux seuls le repentir moral. La pression de l'enquête, les manœuvres de Porphyre, la promesse faite à Sonia et l'épuisement de la fuite y convergent. Un être humain peut accepter les conséquences d'un acte tout en préservant la manière de juger qui l'a rendu possible. La justice obtient une parole vraie sur les faits ; elle n'obtient pas automatiquement une vérité nouvelle sur la valeur des victimes.
Le regret d'avoir échoué
Même condamné, il se demande pourquoi les conquérants couverts de sang sont célébrés alors que lui est traité en criminel. Sa faute ne serait-elle pas surtout de n'avoir pas supporté le franchissement ? La question maintient intacte la division entre hommes extraordinaires et ordinaires. Il reconnaît avoir perdu l'épreuve, pas encore que l'épreuve était illégitime. Tant que la mort d'Aliona et de Lizaveta reste la preuve manquée de sa grandeur, elles demeurent enfermées dans son récit, même lorsque ce récit se présente sous la forme du remords.
L'isolement au bagne
Les autres forçats ne l'aiment guère et il les tient à distance. Il se voit comme l'homme instruit tombé parmi une masse qu'il ne comprend pas. Cet isolement n'est pas seulement une punition infligée à son orgueil ; il est la continuation sociale de son classement. Ne plus tuer ne suffit pas si le regard distribue encore les humains entre ceux qui donnent la mesure et ceux qui la subissent. La peine crée du temps et une limite extérieure. Une relation véritable exige que la limite soit aussi reconnue de l'intérieur.
Sonia ne le bat pas en débat
Sonia n'apporte pas une démonstration capable de faire s'écrouler son article. Elle tombe malade, manque quelque temps, revient et poursuit une vie que Raskolnikov ne contrôle pas. Les détenus l'apprécient pour ce qu'elle fait avec eux, non pour son rôle dans le salut du héros. Peu à peu, il rencontre donc une altérité qui persiste sans demander sa permission. Ce n'est pas la victoire d'un syllogisme contre un autre, mais l'érosion d'une hiérarchie par la présence durable d'une personne dont la fin ne se confond pas avec la sienne.
La scène au bord du fleuve
Lorsqu'il tombe aux pieds de Sonia et pleure, le roman n'annonce pas une dette soudain acquittée. L'épilogue dit qu'une autre histoire pourrait commencer. Une minute d'émotion ne répare ni les morts ni des années de jugement. Elle importe parce que Raskolnikov descend enfin du centre de son propre examen et laisse quelque chose arriver entre deux personnes. Le repentir n'est pas proportionnel à la violence du sentiment ; il demande une durée pendant laquelle une nouvelle manière de voir l'autre se confirme dans les actes.
Une entrée, non une fin
Crime et Châtiment refuse ainsi l'échange commode selon lequel souffrir paierait le crime. La peine, les aveux, la maladie et l'amour créent des conditions ; aucun ne se substitue au repentir. La défaite dit : « je n'ai pas été capable ». Le repentir commence par : « j'ai cru pouvoir traiter cette personne comme une chose supprimable ». La seconde phrase ne rend pas la première fausse, mais elle déplace enfin le centre du coupable vers ceux que son classement avait effacés. Le livre s'arrête au seuil de ce déplacement, pas à son accomplissement.