L’intimité s’accompagne souvent d’un désir de tout savoir : où l’autre est allé, à qui il a parlé, pourquoi il s’est tu, ce qu’il pense vraiment. Plus nous avons d’informations, plus nous croyons être proches ; toute zone inconnue ressemble alors à une distance ou à une trahison. « Si tu me fais confiance, pourquoi ne me le dis-tu pas ? » La question paraît raisonnable, car certains secrets blessent réellement. Lorsque deux vies sont liées, des faits concernant la santé, l’argent, les engagements ou l’avenir peuvent modifier les choix de l’autre personne. Les cacher change les conditions dans lesquelles elle consent.

Mais toute parole non prononcée n’est pas une dissimulation de cette nature. Chacun peut avoir un sentiment encore informe, une mémoire qu’il ne souhaite pas livrer, une idée qui a besoin de solitude avant d’être partagée. Il n’est pas nécessaire de soumettre chaque hésitation, chaque pensée passagère et chaque moment sans témoin à l’examen du lien. L’intimité ouvre beaucoup de portes ; elle ne retire pas toutes les serrures.

Notre appétit d’information vient parfois moins de l’importance des faits que de l’inquiétude provoquée par le vide. Ne pas savoir nous empêche de prévoir. Nous craignons d’être exclus, ou de découvrir que la personne possède un monde où notre présence n’est pas nécessaire. Nous réclamons alors une transparence totale pour obtenir de la sécurité. Pourtant, aucune quantité de messages, d’horaires ou de confidences ne donne accès à une compréhension complète. Une personne peut elle-même découvrir demain que l’explication qu’elle donnait aujourd’hui était inachevée.

La confiance ne peut donc pas reposer uniquement sur « je sais tout ». Elle signifie aussi : je crois que tu me diras ce qui change réellement mes choix, et je n’interprète pas automatiquement ton espace intérieur comme une attaque contre moi. La distinction utile est simple, même si son application demande du tact : ce fait appartient-il surtout à ta vie intérieure, ou modifie-t-il ce que je pourrais raisonnablement accepter dans notre vie commune ? Dans le premier cas, le silence peut être légitime. Dans le second, l’information doit généralement circuler.

L’argument de la vie privée ne doit pas, lui non plus, effacer les responsabilités. On n’a pas à rapporter chaque pensée, mais un fait qui ferait reconsidérer un engagement doit être connu avant que l’engagement continue. On peut avoir ses amitiés et ses espaces, mais une action qui franchit une limite explicitement convenue ne devient pas personnelle par simple déclaration. L’amour ne donne pas un droit illimité d’inspection ; le secret ne donne pas le droit de priver un proche d’un choix éclairé.

Exiger une confidence peut aussi détruire ce que l’on cherche. Une expérience fragile qu’une personne aurait racontée peu à peu devient, sous la pression de « dis-le maintenant », une preuve à fournir. Elle parle non pour se rapprocher, mais pour éviter d’être soupçonnée. La quantité d’informations augmente ; l’intimité, elle, diminue. Il faut parfois pouvoir dire : « Je ne veux pas encore en parler. Cela ne change pas ce que tu as besoin de savoir pour décider avec moi. » Et il faut parfois savoir entendre cette phrase.

Aimer n’est pas acquérir la propriété de tout un monde intérieur. C’est apprendre à distinguer les faits qui appartiennent aux conditions de la vie commune des espaces qui peuvent demeurer personnels ; les silences qui retirent un choix des silences qui rappellent simplement que l’être aimé a une existence que nous ne pouvons vivre à sa place. Une telle relation donne moins de certitude qu’une transparence forcée, mais davantage de confiance : nous pouvons nous approcher sans devoir nous livrer entièrement.