Vingt-troisième chapitre · La réputation et la monnaie s’entrelacent : l’une est née pour oublier
La conclusion revient aux dettes anciennes pour distinguer deux impulsions parentes : la monnaie permet de solder et de partir, la réputation maintient le passé ouvert ; aujourd’hui réunies sur le même écran, elles n’accomplissent toujours pas le même travail.
Dans cet essai
I. Un grain d’orge
Vers 1180, un dialogue rédigé pour les services financiers de la Couronne d’Angleterre décrit avec un soin extrême une affaire apparemment infime.
Il y est question de bâtons de taille.
Il faut percer le bâton, puis y pratiquer des entailles différentes selon les sommes. Celle de mille livres a la largeur d’une paume ; celle de cent livres, l’épaisseur d’un pouce ; celle d’une livre, celle d’un grain d’orge. Une fois les entailles faites, l’Échiquier établit la partie faisant foi, qui sera rapprochée de la contrepartie détenue par le shérif du comté.
Une règle précise ceci : tant que le débiteur garde le bâton entre ses mains, il n’est pas officiellement libéré de sa dette.
Ce n’est pas une métaphore. C’est une construction institutionnelle qui fixe sur un même morceau de bois la dette, la loyauté, la mémoire et le nombre.
Et elle tient grâce à un fait physique très simple : quand on fend un morceau de bois en deux, les veines des deux moitiés ne coïncident qu’entre elles. Un autre morceau ne convient pas. Contrefaire une entaille est assez facile ; reproduire tout le dessin d’une cassure l’est beaucoup moins. La construction trouve ici quelque chose qu’elle ne peut pas fabriquer elle-même : une singularité impossible à reproduire, que le bois a produite en poussant.
Les archives conservent encore des spécimens datant de 1293 et de 1294. Les sommes sont d’une livre onze shillings, de trois livres six shillings huit pence. Les montants sont petits ; le dispositif, très soigné.
Il faut retenir ce contraste. L’échelle des entailles est conçue en livres, avec une marque large comme la paume pour le millier ; le spécimen qui nous reste porte une livre onze shillings. Toute une méthode de précision, prévue pour de grosses sommes, traite au quotidien de petits reliquats. L’instrument que l’on construit est presque toujours plus élaboré que ce qu’il mesure chaque jour. Ce surcroît de soin doit lui éviter de se tromper sur les quelques opérations où l’erreur compterait le plus.
Ce morceau de bois donne à voir les deux choses que ces vingt-trois chapitres n’ont cessé de suivre.
Les entailles se comptent. Une marque de l’épaisseur d’un grain d’orge vaut une livre. N’importe qui peut la mesurer, la comparer à une autre, sans connaître celui qui l’a faite.
Mais ce qui lui donne sa valeur ne réside pas dans l’entaille. Cela se trouve dans la procédure de rapprochement prescrite par le dialogue, dans la moitié détenue par le shérif, dans le fait qu’une personne tient encore le bâton, dans la volonté de la Couronne de reconnaître ce dispositif.
Il faut que les deux moitiés soient présentes pour que ce bois soit de l’argent. Sans les entailles, c’est du bois de chauffage. Sans l’autre moitié, c’est du bois de chauffage entaillé.
La structure reste la même dans les vingt-deux autres chapitres. Seule change la cachette de cette autre moitié : le rang d’un temple, la marque de vérification sur une pièce, la reconnaissance des autorités, la décision de quelques banques centrales de se téléphoner en pleine nuit, la volonté d’un groupe de personnes de continuer à honorer les comptes. Cette moitié est toujours là. Elle n’est jamais dans l’entaille.
Les vingt-deux chapitres précédents ont parcouru toutes sortes de comptes : ceux des tablettes d’argile, des pièces et des jiaozi ; la partie double, les plantations, les comptes nationaux, les grands livres inscrits sur les chaînes.
Il ne s’agit plus maintenant de demander ce qui s’est passé ensuite.
Il s’agit de savoir quel rapport unit, au juste, ces deux choses.
La question a cheminé en sourdine tout au long des vingt-deux chapitres précédents. Elle était derrière cette interrogation sur les jiaozi : si les autorités n’ont pas de fonds, pourquoi le peuple leur ferait-il confiance ? Elle était dans la bande de fluctuation de l’étalon-or, qui ne tenait que si l’on croyait les autorités prêtes à remettre de l’or au prix convenu. Elle était dans les notes de crédit inscrites dans des centaines de statuts, dans ces personnes réunies pour décider s’il fallait revenir en arrière. Chaque fois, un seul de ses côtés apparaissait.
II. Rendre commensurable ce qui ne l’était pas
L’Antiquité classique nous a laissé deux phrases qui deviendront la matrice de tous les récits de la mesure commune.
Aristote écrit que la monnaie fait office de mesure et rend commensurables des choses qui, d’abord, ne le sont pas.
Il écrit aussi que sans échange, il n’y a pas de communauté.
Rapprochées, ces deux phrases donnent à l’argument toute sa force. La première décrit la fonction technique de la monnaie : ramener à une même échelle des choses que l’on ne pouvait comparer. La seconde lie la possibilité de faire durer une communauté à celle de faire durer sa mesure.
Pour qu’une société se maintienne, il faut que les personnes puissent avoir des échanges ; pour échanger, il faut pouvoir régler les comptes ; pour les régler, il faut un instrument de mesure reconnu par tous.
Ce raisonnement est revenu d’innombrables fois dans la série. Il est chaque fois juste. Il est chaque fois insuffisant.
Ce qui manque est dans la dernière étape. Il faut une mesure reconnue de tous : mais cette reconnaissance, la mesure ne peut pas la fournir elle-même. Elle peut fixer le poids d’une livre, pas la raison pour laquelle quelqu’un acceptera de la recevoir comme telle. Chaque fois que la construction a dressé un nouvel instrument dans les vingt-deux chapitres précédents, elle a dû lui trouver un appui à cet endroit : le rang du temple, le sceau des autorités, le poids du métal, la coopération de quelques banques centrales, l’électricité brûlée toutes les dix minutes.
L’appui devient chaque fois plus dur, mais sa place ne peut jamais rester vide. La construction peut remplacer ce qui la soutient. Elle ne peut supprimer la nécessité d’être soutenue.
Or, plus d’un millénaire avant Aristote, on faisait déjà la même chose, sans nous avoir laissé d’aussi belles phrases.
Dans le Code de Hammurabi, vers 1750 avant notre ère, les dettes, les taux d’intérêt, les défauts de paiement, les gages et les mauvaises récoltes font déjà l’objet de règles formulées à partir de cas.
L’existence de ces règles suffit à montrer que les litiges étaient devenus assez nombreux pour qu’il vaille la peine d’écrire d’avance comment les juger. Un code ne réglemente pas ce qui n’arrive jamais. Derrière ces articles se tiennent donc des années de différends réels : qui doit à qui, que faire si l’on ne peut rembourser, à qui faire supporter une catastrophe naturelle ?
L’article 48 prévoit que si une catastrophe naturelle prive le débiteur de sa récolte, le contrat de dette doit être révisé pour l’année, et qu’aucun intérêt n’est versé au créancier cette année-là.
L’article 88 prévoit un taux pouvant atteindre le tiers pour les prêts en grain, et un cinquième pour les prêts en argent métal.
Deux monnaies, deux taux, nettement inscrits et différents. Les gens de ce temps savaient donc déjà que le grain et l’argent n’étaient pas la même chose : les risques du prêt différaient, la difficulté de recouvrer aussi ; le prix devait, par conséquent, différer. Fixer les conditions selon la monnaie prêtée témoigne d’un art comptable déjà très élaboré.
Il faut lire ces deux articles ensemble.
D’un côté, des taux précis, distingués par monnaie et inscrits dans la loi. De l’autre, une exception : l’année d’une catastrophe naturelle, on révise le contrat et on ne perçoit pas d’intérêts.
Autrement dit, bien avant l’apparition d’un monnayage métallique à grande échelle, la dette se mesurait déjà avec précision ; on pouvait en imposer l’exécution et la porter devant un tribunal. Et dans le même code, quelqu’un avait déjà écrit à quel moment cette machine devait s’arrêter un peu.
Ce constat rectifie le point de départ de la série.
Le premier chapitre partait de la réciprocité et du don ; le deuxième abordait les livres des temples. Ces articles permettent maintenant de préciser une chose : la mesure n’a pas attendu le métal pour commencer.
Le grand livre n’est pas venu à la suite de l’argent. Il est venu avant.
L’ordre des causes se trouve ainsi remis en place pour l’ensemble de la série. Le récit habituel fait venir l’échange, puis l’argent, puis les comptes. Les documents suggèrent plutôt les comptes d’abord, l’argent ensuite, tandis que l’échange a toujours été là. La construction n’est pas un produit de l’argent. Elle le précède ; l’argent est un corps particulièrement commode qu’elle s’est trouvé plus tard.
III. Livrés aux travaux forcés
Le même code contient encore un autre article.
Si un débiteur ne peut faire face aux demandes de ses créanciers, il peut se livrer lui-même, livrer sa femme, son fils et sa fille aux travaux forcés pendant plusieurs années.
À côté des taux d’intérêt déjà cités, cet article montre une chose très nette : dès le premier jour, la mise en calcul a engagé les corps et les familles.
Ce n’est pas une époque ultérieure, devenue plus dure, qui a fait entrer les personnes dans les comptes. Elles étaient dans le tout premier livre.
Et elles y étaient désignées précisément : lui-même, sa femme, son fils, sa fille. Pas une famille indistincte, mais quatre places que l’on pouvait compter séparément. Une disposition destinée à être appliquée ne peut rester vague : le vague la rendrait inexécutable. C’est justement cette absence de flou qui rend sa lecture si blessante aujourd’hui. La froideur de la construction ne tient pas à sa cruauté, mais à son obligation d’écrire clairement.
Ce fil reparaît ensuite sans cesse. Au septième chapitre, le livre de la plantation inscrit les personnes et les terres sur la même ligne. Au huitième, la loi compte cinq personnes pour trois tonnes. Au seizième, le registre de secours interdit expressément l’inscription à partir d’un quart d’acre. Chaque fois, rien n’est laissé dans le vague ; chaque fois, la précision est extrême. Et c’est cette précision même qui fera de ces pages les plus difficiles à défendre devant la postérité.
Parallèlement à cette dette mise en droit, le Proche-Orient ancien connaît une autre pratique récurrente : les édits royaux de remise des dettes.
Il faut la décrire avec soin, tant il serait facile d’y lire la bienveillance du pouvoir.
Les travaux de synthèse soulignent que ces édits ne sont pas des slogans abstraits, mais des instruments politiques utilisables : ils peuvent annuler certaines dettes privées, dispenser de certaines redevances dues au palais, libérer de la servitude pour dettes et invalider certaines transactions immobilières. Quelles dettes commerciales restaient exclues de la remise, quelles dettes agricoles ou domestiques y étaient admises : ces délimitations font encore l’objet de débats précis entre chercheurs.
Le monde ancien ne reposait donc ni entièrement sur le crédit, ni entièrement sur le métal.
Les livres et les tribunaux semblent plutôt avoir d’abord donné forme à des dettes mesurables ; le pouvoir royal venait ensuite, de temps à autre, en interrompre l’accumulation, pour qu’elle n’engloutisse pas ensemble les cultivateurs libres, les maisonnées et l’ordre des prélèvements et des levées.
Il faut exposer le motif, qui n’a rien de sentimental non plus. Si la royauté interrompait l’accumulation, c’était en grande partie parce qu’elle avait elle-même besoin de personnes : pour cultiver, payer l’impôt, servir comme soldats. Une société où tous les cultivateurs libres seraient asservis pour dettes ne fournirait plus ni impôts ni recrues. Ces édits relevaient donc de la conservation de la construction, pas d’un réveil de sa conscience.
À Athènes, aux alentours du VIe siècle avant notre ère, le décret de Solon annule des dettes, abolit la servitude pour dettes et permet à une partie des personnes vendues à l’étranger de revenir.
Les recherches récentes le disent clairement : la mesure était tout à fait exceptionnelle dans le monde grec. Quant à savoir si elle s’inspirait de la tradition, plus ancienne, des remises de dettes au Proche-Orient, cela demeure une hypothèse de recherche, pas une conclusion acquise.
Il faut s’arrêter là-dessus, car on ferait volontiers de Solon un réformateur au sens moderne. Il ne l’était pas. Ce qu’il a fait était extrêmement controversé en son temps et n’a satisfait, après coup, aucun des deux camps.
C’est essentiel si l’on veut éviter de lire l’histoire comme la marche vers une fin. La postérité voit facilement dans ces épisodes un pas dans la bonne direction. Les témoignages du temps montrent autre chose : les prêteurs se sentent dépossédés, les emprunteurs estiment n’avoir pas obtenu assez, et l’auteur de la mesure s’est mis les deux à dos. Une interruption n’est pas nécessairement un progrès. Elle signifie seulement qu’à cet endroit, on a arrêté les comptes.
Dans le cadre de cette série, c’est ici que le reste apparaît pour la première fois. Et il apparaît exactement comme dans les vingt-deux autres chapitres.
Le calcul peut continuer. Les taux sont clairs, les gages aussi, les garanties engageant les personnes également. Chaque étape est conforme aux règles ; chacune peut être défendue en justice.
Mais à un certain point du calcul, la communauté politique est obligée d’intervenir pour l’interrompre.
Ce geste revient tout au long des vingt-deux autres chapitres, sous des formes de plus en plus complexes : au deuxième, un document de rang supérieur ; au quinzième, une colonne où « volontaire » devient « non réglé » ; au dix-neuvième, l’État qui déclare reconnaître ces parts ; au vingt-deuxième, un groupe qui se réunit pour décider d’un retour en arrière. La toute première forme est pourtant la plus simple et la plus franche : rayer d’un trait les comptes déjà écrits.
Il n’y a pas de retour automatique à l’équilibre du marché. Au bord de la rupture, il faut renégocier : à quoi peut-on donner un prix, et que ne peut-on pas prendre pour solder les comptes ?
Ce n’est pas que le calcul soit faux.
Les comptes sont justes. Ils le sont même trop.
IV. Les deux mains perdent leur prise
On raconte souvent l’histoire des temps modernes comme la victoire enfin acquise du crédit sur le métal. Les documents ne dessinent pas ce mouvement-là.
La Banque d’Angleterre est fondée en 1694 sous la pression des besoins financiers de la guerre. La grande refonte de 1696 répond à une crise des monnaies d’argent, rognées, contrefaites et emportées à l’étranger : dès 1695, près de la moitié des pièces en circulation ont perdu par rognage assez de métal pour ne plus avoir le poids d’argent requis. Le 13 janvier 1696, le Parlement adopte une loi destinée à remédier au mauvais état des monnaies du royaume. Elle impose de refondre les anciennes pièces d’argent frappées au marteau et de les refrapper selon l’ancien étalon.
Là encore, aucune voie n’était inévitable. L’Angleterre aurait pu choisir de dévaluer plus ouvertement, ou de passer plus tôt et plus résolument au papier et aux instruments de crédit. Les rapports de force politiques et financiers du moment l’ont conduite ailleurs.
De 1797 à 1821, un autre mouvement de balancier se produit. Une loi suspend la convertibilité en or des billets de la Banque d’Angleterre afin de soutenir les finances de guerre.
La période tient à la fois de la mesure d’exception et d’une expérience avant l’heure : le crédit du papier prend le relais pendant la guerre, puis l’étalon-or est rétabli après celle-ci.
En 1866, une grande maison d’escompte fait faillite. La Banque d’Angleterre refuse d’abord de secourir l’établissement en difficulté, puis élargit son soutien par le réescompte aux établissements encore viables. On verra souvent dans cette crise le moment où prend forme le principe du prêteur en dernier ressort.
Le dix-septième chapitre a déjà décrit le pas franchi en 1971.
Ces quatre dates, mises côte à côte, disent encore autre chose : chaque fois, les contemporains ont cru que ce serait la dernière. Après la refonte, ils ont cru la monnaie définitivement stabilisée ; après le rétablissement de l’étalon-or, ils ont cru que les arrangements de guerre ne reviendraient plus ; après l’apparition du prêteur en dernier ressort, ils ont cru avoir trouvé le remède aux paniques. Quant au caractère temporaire de la suspension de 1971, la promesse n’a toujours pas été tenue. Chaque fois qu’elle se répare, la construction croit sincèrement que, cette fois, la réparation suffira.
Le rapprochement de ces dates fait apparaître une chose : aucun de ces épisodes n’est une avancée à sens unique comparable à une amélioration technique.
Parmi eux, seul celui de 1866 a laissé une règle constamment réutilisée depuis : dans les moments difficiles, commencer par distinguer les établissements qui peuvent encore survivre, puis décider lesquels sauver. Cette règle reconnaît elle-même qu’il faudra toujours abandonner quelqu’un. Et décider qui abandonner relève du jugement, pas du calcul.
À chaque fois, le conflit porte sur les mêmes trois questions : qui supportera le risque, qui définira ce qui est remboursable, qui décidera quelles promesses comptent comme de l’argent ?
Aucune de ces questions n’est technique. Pourtant, chacune doit être tranchée par des moyens techniques : refondre les pièces, suspendre la convertibilité, réescompter les effets, fermer le guichet de l’or. La construction a une habitude tenace : donner à un conflit de répartition la forme d’un ajustement des opérations. Une fois l’ajustement effectué, on ne voit généralement plus le conflit comme un conflit.
Un chercheur a résumé avec une grande concision une période plus ancienne. Dans l’Europe de la fin du Moyen Âge et du début des temps modernes, le monnayage et la fixation des valeurs fiscales étaient les deux mains du pouvoir. À partir du milieu du XVIe siècle, les possibilités de spéculation ouvertes par les marchés financiers internationaux ont commencé à leur faire perdre leur efficacité.
Cette phrase pourrait être l’énoncé le plus ramassé du mécanisme à l’œuvre dans toute la série.
Plus la mesure unique cherche à se fermer sur elle-même, plus elle ouvre, à un autre niveau, un espace pour l’arbitrage.
Le grand livre qui se certifie lui-même au cinquième chapitre, la frontière disciplinaire resserrée au dixième, le mécanisme prétendument automatique du quatorzième, la machine qui commence à enregistrer d’autres grands livres au dix-huitième : tous accomplissent la même opération. Chaque fois que l’ouverture se resserre, ce qui s’échappe trouve une autre place, généralement située un étage au-dessus.
Voilà le mécanisme concret qui fait repartir sans cesse le cycle décrit par ce cadre. Ce n’est pas le même problème qui revient : chaque solution pousse le problème un niveau plus haut. La dette réglée sur la tablette d’argile se développe dans le document ; réglée dans le document, elle se développe dans l’effet de commerce ; réglée dans l’effet, elle passe hors bilan ; encadrée hors bilan, elle passe dans les places offshore ; encadrée là, elle passe sur les chaînes. À chaque étage, une partie de ceux qui pouvaient vérifier les comptes ne peut plus les suivre.
C’est aussi l’une des propriétés les plus constantes du reste dans ces vingt-trois chapitres. Il n’attend pas sur place qu’on vienne le traiter. Il monte avec la construction. Plus elle s’affine, plus il loge en hauteur, moins nombreux sont ceux qui peuvent l’atteindre. Son poids, lui, n’a pas diminué.
V. De quel côté se tient-on ?
Au terme d’une série, il faut notamment reconnaître la position depuis laquelle on a toujours écrit.
Sur ces matériaux, au moins trois ensembles de débats restent ouverts parmi les chercheurs. Tous trois concernent directement la manière dont les vingt-deux chapitres précédents ont été écrits.
Le premier porte sur l’origine de la monnaie. D’un côté, on insiste sur l’antériorité de la dette, des comptes, de l’État et du crédit par rapport à la monnaie-marchandise. Certains chercheurs vont jusqu’à appeler mythe le récit d’une monnaie née du troc, qui domine depuis longtemps la pensée moderne. L’autre côté ne revient pas toujours à un simple déterminisme du métal, mais refuse de tout ramener à la logique de l’État et du crédit. Des chercheurs ont expressément critiqué l’idée de la monnaie comme créature de l’État, y voyant un mauvais tournant.
Le deuxième porte sur l’essor du monnayage antique. Les recherches les plus récentes soulignent le lien étroit entre l’augmentation considérable des frappes à l’époque hellénistique et les dépenses de l’État, surtout militaires. Mais les travaux sur Rome rappellent que les soldats romains recevaient déjà une rémunération avant les premières émissions monétaires véritablement massives. La séquence selon laquelle les pièces auraient d’abord existé et la solde serait venue ensuite ne peut donc être simplement posée comme acquise.
Le troisième, le plus important, concerne la continuité historique de la monnaie de compte. Pour les uns, un chemin mène des unités de compte du Proche-Orient ancien aux systèmes monétaires du monde classique, puis du système établi sous Charlemagne à la monnaie de crédit moderne. D’autres s’y opposent expressément : la monnaie de compte ne serait pas une propriété universelle traversant cinq millénaires, mais une institution historiquement particulière à l’Europe de la fin du Moyen Âge et du début des temps modernes. On ne peut donc tracer une ligne droite jusqu’à aujourd’hui.
Ce troisième débat est crucial, parce qu’il détermine directement notre manière de regarder les objets d’aujourd’hui.
Les étoiles d’une plateforme, le score de crédit d’un portefeuille, la valeur nominale d’une monnaie de créateur : s’agit-il de nouvelles monnaies de compte, ou simplement d’un dispositif de notation et de contrôle d’accès placé autour de la véritable monnaie ?
Les deux lectures conduisent à des jugements très différents. Si ce sont de nouvelles monnaies de compte, les questions sont celles de l’émission, des réserves, du droit d’accroître la quantité émise et du rapport de change avec les monnaies officielles. Si ce sont des barrières d’accès, les questions sont celles de l’admission, du recours, de l’autorité qui interprète les règles et du sort des personnes laissées dehors. D’un côté, des questions monétaires ; de l’autre, des questions de droits. Les nombres employés sont pourtant les mêmes.
Institutionnellement, ces deux ensembles de questions relèvent de lieux différents. Les questions monétaires ont leurs banques centrales, leur régulation financière, des siècles de jurisprudence et d’usages. Les droits ont leurs tribunaux, leurs procédures de recours, leur droit du travail. Les mêmes nombres tombent simultanément sous deux compétences, sans table de conversion entre elles.
C’est pourquoi on ne peut réduire ce débat à une querelle d’érudits. Il décide vers qui doit se tourner une personne qu’un score tient dehors, et si elle a même le droit de demander pourquoi.
Nous ne trancherons aucun de ces trois débats ici.
Cette retenue compte davantage ici qu’ailleurs. Le désaccord ne porte pas sur la lecture d’un fragment d’archive, mais sur la solidité du récit lui-même. Se garder d’un parti pris seulement là où rien d’important n’est en jeu, ce n’est pas être neutre.
Une chose doit néanmoins être dite clairement.
Ces vingt-trois chapitres recourent au langage de la construction et du reste. Par son orientation, ce langage est plus proche du premier côté : il suppose que mesurer est en soi une action, dirigée dans un certain sens ; que l’instrument transforme ce qu’il mesure ; que les comptes ont précédé l’échange et lui ont donné forme.
Cette hypothèse n’est pas neutre.
L’objection de l’autre côté a du poids. Si l’on voit partout une volonté de mesurer, on risque de lire comme autant de desseins ce qui doit beaucoup à la rareté, à la technique, aux coûts du transport, à la géographie et au hasard. Dans les vingt-deux chapitres précédents, chaque insistance sur ce que fait la construction a pu laisser cette dimension dans l’ombre.
Le dire n’est pas se ménager une porte de sortie. C’est reconnaître qu’un cadre d’explication trompe le plus facilement au moment même où il semble fonctionner sans effort.
Sa commodité et sa justesse sont deux choses différentes.
Les refus de trancher, tout au long de ces vingt-trois chapitres, ne sont donc ni de la politesse ni une esquive. Ils constituent le seul usage honnête de ce cadre. S’il suppose une volonté à la mesure et s’arroge en plus le droit de prononcer le verdict sur les interprétations contraires, il cesse d’être une explication. Il devient une croyance.
VI. Quatre virgule huit
Venons-en au présent.
Le resserrement actuel apparaît le plus nettement dans la manière dont les plateformes convertissent la réputation en seuils et en coefficients presque monétaires.
Sur une plateforme de location de courte durée, un hôte doit avoir une note globale d’au moins quatre virgule huit pour accéder au statut de Superhôte. Son label de logements préférés des voyageurs est, lui, réévalué automatiquement chaque jour à partir des notes, des commentaires et des données de fiabilité de plus de cinq cents millions de séjours. Environ deux millions de logements gagnent grâce à ce label en visibilité dans les résultats de recherche. La sélection exige aussi des taux extrêmement faibles d’annulation par les hôtes et de problèmes de qualité.
Sur la page d’informations légalement requises pour un territoire donné, une plateforme de transport à la demande le précise : la moyenne d’un chauffeur se fonde sur ses cinq cents dernières courses ayant reçu une note. Passer sous le seuil minimal de sa ville fait perdre le droit de prendre des courses et peut aussi réduire les chances de recevoir des réservations à l’avance.
Une plateforme de livraison de repas lie la note donnée par les clients, le taux de commandes menées à terme et le risque de désactivation du compte.
Une plateforme d’enchères classe chaque mois les vendeurs en trois catégories selon le taux de défauts dans les transactions, la proportion de litiges clos sans résolution par le vendeur, les retards d’expédition et d’autres indicateurs. Le badge des meilleurs vendeurs est directement lié à une réduction de dix pour cent de la commission sur le montant final de la vente.
Ici, le score ne se contente pas de donner un avis.
Il règle l’affluence, le droit de recevoir des commandes, les frais et la visibilité. Il forme une couche de quasi-règlement.
Il faut préciser ce terme. Ces scores ne sont pas directement de l’argent : on ne peut rien acheter avec quatre virgule huit. Mais ils décident si l’argent viendra jusqu’à vous, à quelle vitesse et amputé de quelle somme. Ils se placent en amont de l’argent, tout près de lui.
Cette position a une propriété particulière : elle permet de jouer le rôle de l’argent sans en être, et sans en assumer les obligations. Un salaire versé en partie doit être justifié ; la baisse d’un score, non. Le vingt et unième chapitre le disait : le prix décide combien vaut une chose ; le score, si vous avez qualité pour vous tenir à la table. Ici, entre cette table et ce prix, il ne reste qu’une décision automatique.
Le même mouvement se produit du côté des créateurs. Seul son objet change.
Une plateforme vidéo fixe des seuils impératifs pour la monétisation : cinq cents abonnés, trois vidéos publiques publiées dans les quatre-vingt-dix derniers jours et, soit trois mille heures de visionnage public au cours des douze derniers mois, soit trois millions de vues de vidéos courtes en quatre-vingt-dix jours. L’accès au partage des recettes publicitaires exige encore mille abonnés, auxquels doivent s’ajouter soit quatre mille heures de visionnage public, soit dix millions de vues de vidéos courtes.
Une plateforme d’abonnements déclare avoir versé plus de dix milliards de dollars aux créateurs depuis 2013. Elle compte plus de vingt-cinq millions de membres payants, et les sommes dirigées vers les créateurs dépassent deux milliards de dollars par an.
Rapprocher ces deux ensembles permet de voir où se trouve la nouveauté de ce cycle.
Elle ne réside pas dans la possibilité de tirer un revenu de sa renommée. Le premier chapitre l’avait déjà montré : au village, une personne dont la parole compte peut emprunter des choses, obtenir le concours des autres. Cette valeur a toujours pu se convertir.
La nouveauté est qu’une seule infrastructure accomplit simultanément cinq tâches : consigner quel genre de personne vous êtes, vous classer, décider si vous pouvez entrer, calculer votre part et vous verser l’argent.
Lorsqu’elles sont séparées, chacune a son recours. On peut faire corriger un dossier erroné, demander des explications sur un classement contesté, déposer un recours contre un refus d’accès, rapprocher les comptes quand le calcul est faux, saisir la justice quand l’argent n’est pas versé. Réunies dans une seule procédure automatique, les quatre premières produisent leurs effets sur la cinquième dans la même seconde. C’est souvent seulement au moment du paiement que la personne découvre qu’un problème est survenu en amont.
On peut reprendre ici la phrase du dix-neuvième chapitre : au moment décisif, la construction utilise toujours l’instrument de mesure qu’elle a déjà sous la main. Quand l’enregistrement, le classement, l’admission, le partage des recettes et le paiement deviennent les cinq graduations d’un même instrument, il n’en reste plus qu’un seul à portée de main.
Auparavant, ces cinq tâches occupaient cinq lieux. Un premier écrivait votre dossier, un deuxième vous classait, un troisième décidait de vous laisser entrer, un quatrième calculait ce qui vous revenait, un cinquième payait réellement. Entre eux, il y avait des personnes, des procédures, des institutions distinctes, et du temps.
Aujourd’hui, tout se passe dans le même système de gestion, en temps réel.
La réputation présente ainsi, pour la première fois à l’échelle du grand public, des propriétés proches de celles de la monnaie : fréquence élevée, comparabilité, accumulation, transmission des effets, possibilité de déclencher des revenus au passage d’un seuil.
VII. Trois adresses actives
Sur les chaînes, le mouvement va un pas plus loin.
La documentation officielle d’un système d’identité l’explique sans détour : une personne peut accumuler des points grâce à des attestations d’identité réelle, à la biométrie, à son activité sur les chaînes, à des réseaux de confiance et à son activité hors chaîne. Les développeurs s’en servent pour protéger l’accès, classer les adresses et même publier sur la chaîne certaines données choisies. Le modèle utilise aussi l’apprentissage automatique pour analyser l’activité d’une adresse sur le réseau principal et sur plusieurs réseaux de deuxième couche, afin d’estimer rapidement si elle correspond à une personne réelle ou à une fausse identité fabriquée en série.
À ce stade, déterminer qui est une personne ne relève plus seulement d’un jugement implicite dans les services internes d’une plateforme.
Ce jugement se décompose en un service qu’un programme peut interroger directement, un dispositif de notation aux pondérations réglables et un flux de données dont on peut choisir l’inscription sur la chaîne.
Le prêt va plus loin encore. En 2025, un article propose un score de risque de crédit sur chaîne : l’historique des comportements d’un portefeuille, ses remboursements et ses caractéristiques d’endettement permettraient d’estimer la probabilité de liquidation. Les protocoles de prêt pourraient alors faire varier la quotité du prêt et le seuil de liquidation selon le risque propre à ce portefeuille. Les auteurs appellent cette perspective une finance organisée autour du portefeuille. Les produits commerciaux suivent : des entreprises fournissent déjà des rapports de crédit sur les portefeuilles, des indicateurs comme le rapport entre dette et garantie, ainsi que des alertes en temps réel.
La réputation ne décide plus seulement qui peut entrer et qui passe devant.
Elle approche du cœur du crédit traditionnel : taux d’intérêt, effet de levier, marges de garantie.
La portée du changement tient à ce qu’il modifie le prix, pas l’admissibilité. Une condition d’accès est une porte : si elle reste fermée, on peut encore essayer ailleurs. Un taux d’intérêt et une marge de garantie, eux, produisent leurs effets tous les jours. La personne arrêtée à la porte sait qu’on l’a arrêtée. Celle à qui l’on fait payer deux points de plus ne le sait généralement pas : elle ne dispose pas d’un double d’elle-même auquel se comparer.
Des versions plus radicales sont déjà entrées dans les produits destinés au grand public.
La documentation officielle d’une plateforme l’annonce directement : chaque publication devient un jeton de cryptomonnaie immédiatement négociable. Ses monnaies de créateur sont des jetons rattachés au compte : une monnaie par créateur, avec une quantité totale fixée à un milliard d’unités. Les pages d’aide d’une autre plateforme intègrent cette logique au profil personnel : une monnaie de créateur est un jeton lié à votre profil, qui permet de gagner de l’argent grâce au volume des échanges.
Le créateur ne vend donc plus seulement ses œuvres à un public. Il transforme sa personne, ses publications et ses liens d’abonnement en objets négociables.
Mais le contre-exemple arrive aussitôt.
Une plateforme avait transformé le droit d’approcher une personne en clés échangeables. Elle fut un temps l’un des exemples les plus visibles de cette voie. En septembre 2024, elle comptait déjà plus de neuf cent vingt mille utilisateurs.
En juillet 2026, une page de statistiques en donnait les chiffres suivants : environ soixante-quatre millions trois cent mille dollars de frais cumulés et trente-deux millions soixante mille dollars de revenus cumulés.
Sur les vingt-quatre dernières heures : trois adresses actives.
Frais sur vingt-quatre heures : deux dollars.
Trois adresses actives. Aucun nombre, dans ce chapitre, n’est plus froid.
Il ne prouve pas que la réputation soit enfin devenue de l’argent.
Il montre autre chose : quand on comprime l’attention, la possibilité d’approcher quelqu’un et l’attrait d’une personnalité en une courbe négociable, un prix peut se former très vite. Rien ne garantit que les relations sociales s’en trouvent stabilisées.
Le prix vient plus vite que la relation. Il s’en va aussi plus vite.
Cet épisode apporte quelque chose à l’ensemble de la série. Dans les vingt-deux chapitres précédents, les instruments dressés par la construction survivaient presque toujours à leurs critiques : le monnayage a vécu plus de deux mille ans, la partie double plus de cinq cents, la frontière des comptes nationaux quatre-vingt-dix, et elle est toujours au même endroit. Voici l’un des très rares contre-exemples : un instrument est fabriqué, connaît son heure de gloire, puis devient en quelques années une coquille vide. Ce qu’il devait mesurer, l’intérêt des personnes les unes pour les autres, n’a pourtant pas diminué.
Une autre direction se dessine parallèlement. En 2026, une plateforme sociale a commencé à proposer à certains créateurs des règlements en monnaies stables libellées en dollars. Le projet pilote concerne une partie des créateurs de deux pays ; les règlements passent par deux chaînes publiques.
Mis côte à côte, ces deux faits rendent lisible la configuration actuelle.
La renommée, l’identité, l’influence décident si vous pouvez gagner de l’argent, et combien.
Mais au moment de régler réellement, ce sont toujours des monnaies stables, des monnaies officielles, des versements issus du partage des recettes des plateformes et des jetons émis selon les normes usuelles qui circulent.
Cette division du travail n’a, au fond, jamais changé dans les vingt-trois chapitres. À l’époque sans grand livre du premier chapitre, le poids d’une personne dans son village décidait si elle pouvait emprunter. Ce qui passait effectivement de main en main, c’était du grain et du bétail. Trois millénaires plus tard, du côté de la décision, la réputation orale est devenue une suite de scores ; du côté du transfert, le grain a cédé la place aux jetons inscrits sur les chaînes. La jointure entre les deux est restée au même endroit.
Pour la première fois, les deux choses se trouvent sur le même écran, dans le même système de gestion, au sein de la même procédure de règlement.
Jamais elles n’ont été si proches.
Mais être proches ne veut pas dire ne faire qu’un.
Il faut le préciser : la phrase n’est pas une manière de concilier les camps. Elle énonce un fait vérifiable. Aujourd’hui, personne ne paie avec ses étoiles, et aucune unité de monnaie stable ne porte en elle le souvenir de votre conduite envers les autres. Les deux colonnes se touchent. La ligne qui les sépare n’a jamais disparu.
VIII. Une même origine, des tâches différentes
Il faut donner toute leur place aux éléments critiques. Sans eux, les deux sections précédentes se liraient comme une présentation de produit.
Une analyse juridique rappelle que ces scores de crédit dits natifs ne sont pas naturellement plus équitables. Ils peuvent, au contraire, créer de nouveaux torts en matière d’équité, de responsabilité et de transparence.
Une enquête menée dans plusieurs pays constate que, parmi les responsables utilisant des outils de gestion algorithmique, près des deux tiers s’inquiètent de leurs effets sur les travailleurs. Les problèmes les plus fréquents sont le flou des responsabilités, la difficulté à comprendre la logique de l’algorithme et l’insuffisance de la protection de la santé physique et mentale des travailleurs.
Une enquête auprès de travailleurs des plateformes donne, quant à elle, un chiffre qu’il faut isoler. Sur cent vingt-sept personnes interrogées, soixante-cinq ont peur ou très peur de voir leur compte désactivé ; quarante ont déjà subi une désactivation. Pour près de la moitié de ces dernières, la plateforme a finalement reconnu qu’elles n’avaient commis aucune faute.
Près de la moitié.
Ce taux ne montre pas que les plateformes accusent délibérément à tort. Il montre que, dans un système appliquant automatiquement les scores, désactiver d’abord et réexaminer ensuite est la solution la moins coûteuse. Priver une personne innocente de revenu, puis reconnaître quelques semaines plus tard qu’elle n’a rien fait de mal, ne coûte presque rien dans les comptes du système. La perte de ces semaines n’est tout simplement pas inscrite de son côté.
Les chaînes n’ont pas résolu ces problèmes. Elles leur ont seulement donné une autre forme.
Des travaux de synthèse montrent que, pour pouvoir passer à l’échelle, nombre de dispositifs réels sont contraints à une architecture hybride : refaire les calculs hors chaîne et n’inscrire que le résultat sur la chaîne. Les dispositifs qui résistent mieux aux fausses identités fabriquées en série soulèvent, eux, d’importantes difficultés de gouvernance de la vie privée.
La documentation officielle du système d’identité le précise elle-même : la pondération du score peut changer dans le temps, et les développeurs peuvent définir leur propre algorithme de notation.
Un score de réputation n’est pas un fait de nature.
C’est un produit de la gouvernance, constamment repondéré et réinterprété.
On peut rapprocher cette phrase de celle du quatorzième chapitre. L’instrument y était extrêmement précis, mais l’objet mesuré impossible à connaître. Un pas de plus est franchi ici : quelqu’un modifie périodiquement les graduations elles-mêmes, sans être tenu de l’annoncer et sans que la personne mesurée soit nécessairement au courant.
Ce qui éclaire le mieux le dispositif, ce sont les pièces rapportées dont il a besoin.
Les scores des plateformes semblent très précis. Pourtant, il leur faut encore des avertissements, des recours, des réexamens humains et des clauses d’exception. La plateforme de location de courte durée ne regarde pas seulement la note globale en étoiles : elle examine aussi le taux d’annulation, la communication, la localisation, les problèmes de qualité, avant de condenser le tout en un label. La plateforme d’enchères ne regarde pas seulement le taux de défauts : elle compte aussi combien d’acheteurs distincts ces défauts concernent. Le système d’identité, en plus du score agrégé, doit proposer des vérifications particulières pour des usages précis. Quant au texte qui suggère de coder les engagements et les qualifications dans des jetons non transférables, ses auteurs le justifient précisément par un écosystème qu’ils jugent déjà trop financiarisé.
Si un moyen d’échange entièrement transférable, anonyme et homogène pouvait réellement absorber toute la confiance née des relations, ces ajouts seraient inutiles.
Les éléments dont nous disposons autorisent au moins trois lectures concurrentes.
La première est celle d’une convergence : la réputation se transforme en une infrastructure de plus en plus semblable à la monnaie.
La deuxième est celle d’un entrelacement plus serré : les plateformes et les chaînes rapprochent les deux, sans abolir leur frontière.
La troisième est plus pessimiste : la prétendue convergence se produit surtout du côté de la gouvernance et du prélèvement, avec un suivi plus fin, un classement plus rapide, des conditions d’accès plus dures. Elle ne fait pas naître un socle de crédit social véritablement égalitaire que chacun pourrait emporter avec lui.
Les documents fournissent de nombreux appuis aux deuxième et troisième lectures. La première se situe davantage du côté des concepteurs de dispositifs et des bâtisseurs du secteur.
Nous ne trancherons pas ici.
Mais nous pouvons maintenant rectifier une dernière fois le fil resté longtemps en sourdine au cours des vingt-deux chapitres précédents.
C’était au départ le fil le plus ténu. Dans le premier chapitre, il se limitait à une observation : avant les livres de comptes, les personnes entretenaient leurs échanges en se souvenant les unes des autres. Il est ensuite revenu dans chaque chapitre, chaque fois sous une autre forme, jusqu’à être formulé ouvertement au vingt et unième.
Le sixième chapitre disait qu’il n’y avait jamais eu de remplacement de l’une par l’autre. Le dix-septième disait qu’une fois le voile découpé, les éléments personnels n’avaient pas disparu. Le vingt et unième disait qu’elles étaient deux formes d’une même impulsion.
On peut maintenant être plus précis.
Une même origine, des tâches différentes.
Elles naissent bien de la même impulsion : rendre comparable ce qui ne l’est pas, rendre transmissible un jugement qui ne l’était pas.
Mais le travail qu’elles doivent accomplir est exactement opposé.
La monnaie doit solder les comptes. Une opération réglée, plus personne ne doit rien à l’autre ; deux personnes qui ne se connaissent pas peuvent se tourner le dos et partir, puis faire demain comme si elles ne s’étaient jamais rencontrées. Toute sa puissance tient à cette possibilité d’oublier.
La réputation doit empêcher que les comptes soient soldés. Elle exige que vous emportiez votre passé et que les autres en gardent pour vous la mémoire. Toute sa puissance tient à ce qu’elle interdit l’oubli.
L’une veut qu’on puisse être quitte. L’autre veut qu’on ne puisse pas l’être.
Aucune ne peut donc absorber l’autre.
Cela explique aussi pourquoi les tentatives pour confier tout le travail à une seule des deux échouent. Au vingt-deuxième chapitre, le monde des cryptomonnaies cherchait à vivre du seul règlement, sans que personne ait à se souvenir de personne. Mais dès qu’il fallait réellement se souvenir, pour savoir qui devait répondre de quoi ou s’il fallait revenir en arrière, des personnes devaient être réunies à nouveau. À l’inverse, un monde qui ne ferait que se souvenir, sans jamais solder les comptes, ne pourrait pas tenir non plus : chaque échange entraînerait avec lui tout le passif, personne ne pourrait partir, personne ne pourrait recommencer. L’écran d’aujourd’hui place les deux choses côte à côte. Une colonne dit combien vaut cette opération ; l’autre, quel genre de personne vous avez été. Elles sont juxtaposées. Elles ne fusionnent pas.
Revenons une dernière fois au bâton de taille et au code.
Une entaille de l’épaisseur d’un grain d’orge vaut une livre : cette moitié-là, chacun sait la compter. L’autre n’a jamais été gravée dans le bois.
L’article de Hammurabi qui permet de livrer sa femme et ses enfants aux travaux forcés, puis les édits de remise des dettes et de levée des charges, forment deux pages du même grand livre.
La première montre que l’on peut pousser les comptes jusqu’aux personnes elles-mêmes.
La seconde montre qu’à un certain point, quelqu’un viendra déchirer la page.
Au fil de ces vingt-trois chapitres, l’instrument de mesure n’a jamais réussi à tout mesurer.
Il a mesuré le poids de l’argent, les volumes de grain, les heures de travail des personnes, les unités de surface des terres, la longueur d’une journée, un clic, une étoile, une suite de hachages. Chaque fois, il a mesuré plus finement que la fois précédente. Chaque fois aussi, juste à côté de l’endroit le mieux éclairé, il a laissé quelque chose sans colonne où s’inscrire.
Ce quelque chose n’est pas toujours le même. Parfois, c’est un vieux compte impossible à régler ; parfois, une question rejetée hors du domaine ; parfois, un savoir né dans les relations que l’on ne peut consigner ; parfois, une personne qui affiche zéro sur l’échelle du risque systémique.
Tous ont pourtant un point commun.
Chaque fois, quelqu’un doit se lever et dire : il y a encore quelque chose ici qui n’a pas été compté.
Celui qui le dit ne gagne pas nécessairement. Les personnes du huitième chapitre n’ont pas gagné ; celles qui restaient hors du registre au seizième non plus ; celles qui quittaient leur propre maison au dix-neuvième non plus.
Mais il n’est besoin d’aucun titre pour prononcer cette phrase. Elle n’a pas à venir de celui qui tient l’instrument, ni de celui qui comprend l’algorithme. Elle n’a pas à attendre qu’un nouveau dispositif soit prêt. Il suffit que quelqu’un se souvienne encore de ce qui s’est passé hors des comptes.
Et cette parole ne s’est jamais interrompue.
Le compte ne tombe toujours pas juste. Et l’on continue d’écrire.
Réécriture française indépendante fondée sur l’argumentation et les sources de l’original chinois, avec une composition pensée pour le lectorat francophone. 中文・English