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NON DUBITO · Architecture · Architecture occidentale

Chambord : se voir sans suivre le même chemin

Les colonnes de pierre se dressent verticalement, tandis qu’entre elles les balustrades tournent en oblique.

Dans cet essai
Escalier à double révolution de Chambord : les balustrades obliques se superposent entre les colonnes verticales.
Escalier à double révolution de Chambord : les balustrades obliques se superposent entre les colonnes verticales. Crédit: Sophie Lloyd / Domaine national de Chambord. © DnC Photo Sophie Lloyd. Ts droits jusqu’à avril 2024. Source / image complète. L’autorisation de reproduction n’a pas été obtenue.Voir le bâtiment et ses images sur le site officiel ↗

Les colonnes de pierre se dressent verticalement, tandis qu’entre elles les balustrades tournent en oblique. Un segment en haut, un autre en bas : dans un même cadre, ils changent de hauteur. Des ouvertures subsistent derrière, et devant s’étend une voûte couverte de reliefs. L’escalier n’est pas caché derrière une petite porte au fond d’une pièce : il constitue lui-même le sujet le plus intéressant de la photographie. Voir cette photographie officielle de l’escalier

Il s’agit de l’escalier à double révolution situé au centre du château de Chambord, en France. Son intérêt n’est pas seulement de réunir deux escaliers, mais de rapprocher deux parcours tout en conservant la continuité propre à chacun. On peut voir par les ouvertures une personne sur l’autre volée sans devoir se retrouver sur la même marche pendant la montée.

Chambord étend cette relation à tout le corps central : le plan organise les pièces autour d’un centre commun ; l’escalier y sépare deux chemins ; le toit transforme ensuite la montée en déploiement horizontal sur les terrasses. Un ordre clair reste toujours présent, mais comprendre le tout et parcourir un itinéraire entier sont deux choses différentes.

La construction du château, ordonnée par François Ier, commença en 1519 et se poursuivit jusqu’à l’époque de Louis XIV. Il servait aux séjours, aux chasses et aux réceptions de la cour, sans être la résidence permanente de François Ier. Le plan centré et l’escalier à double révolution sont souvent rapprochés des recherches de Léonard de Vinci ; l’institution précise cependant que l’identité du concepteur initial reste indéterminée. Histoire officielle et présentation de l’architecture

1. Les salles en croix placent l’escalier au centre

Ouvrons la deuxième page du guide officiel et regardons d’abord le plan du rez-de-chaussée, intitulé « 0 GROUND FLOOR ». Quatre tours rondes d’angle entourent le corps central carré ; à l’intérieur, quatre larges espaces rectangulaires se dirigent vers le centre et forment une croix à branches égales. Un symbole d’escalier occupe leur intersection, exactement à l’endroit où les quatre directions pourraient autrement communiquer directement. Plans du guide officiel, page 2 du PDF

Plan du rez-de-chaussée du guide officiel contemporain : salles en croix et escalier central, non un dessin original de 1519.
Plan du rez-de-chaussée du guide officiel contemporain : salles en croix et escalier central, non un dessin original de 1519. Crédit: Domaine national de Chambord. Source / image complète. L’autorisation de reproduction n’a pas été obtenue.Voir le bâtiment et ses images sur le site officiel ↗

Cette disposition fait du centre à la fois une destination et un lieu de changement de direction.

Réduire les quatre branches à de simples couloirs reviendrait à sous-estimer leur importance. Larges et éclairées par des fenêtres sur les façades, elles sont elles-mêmes des salles. Les unités d’habitation des quatre angles prennent place entre elles et se subdivisent à leur tour en pièces. Le plan comporte ainsi deux échelles : les salles relient l’ensemble du corps central ; les petites pièces ramènent l’habitation dans chacun de ses angles. L’escalier central appartient à la première échelle et la relie aux étages.

En suivant sur le plan une branche de la croix vers l’intérieur, le regard franchit facilement le symbole de l’escalier pour prolonger en ligne droite la branche opposée. La photographie nous rappelle pourtant qu’il y a là de véritables colonnes, balustrades et marches. Le centre n’est pas un carrefour laissé vide, mais une construction en trois dimensions que l’on peut regarder de tous les côtés. Le parcours qui y arrive doit choisir de contourner, d’entrer dans l’escalier ou de se diriger ailleurs.

Élargissons un peu le champ : les deux ailes relient le corps central à un palais plus vaste, l’une menant au logis royal, l’autre à la chapelle. Leurs usages ne sont pas identiques. Les répétitions géométriques du corps central donnent à l’ensemble une ossature facile à reconnaître, sans transformer chaque partie du château en copie d’une même pièce.

2. Deux escaliers partagent un vide visible

Sur la photographie frontale de l’escalier, on remarque d’abord les colonnes et les balustrades extérieures. Dans une autre image prise vers le haut depuis le centre, l’escalier montre soudain son autre face : au milieu s’ouvre une cavité verticale, bordée de parois de pierre qui montent, avec des ouvertures diminuant étage après étage. Les éléments qui, de l’extérieur, paraissaient étroitement superposés entourent maintenant un vide. Voir la contre-plongée au centre de l’escalier

Vue vers le haut dans le noyau creux de l’escalier : les ouvertures se succèdent verticalement.
Vue vers le haut dans le noyau creux de l’escalier : les ouvertures se succèdent verticalement. Crédit: Le photographe n’est pas identifié dans la source citée. Source / image complète. L’autorisation de reproduction n’a pas été obtenue.Voir le bâtiment et ses images sur le site officiel ↗

La double révolution est formée de deux volées tournant autour de ce noyau creux. Décalées en hauteur, elles desservent néanmoins les mêmes niveaux. La formule officielle « se voir sans se rencontrer » concerne les personnes qui empruntent séparément les deux volées ; une fois sorties de l’escalier dans les salles, elles peuvent bien sûr se retrouver. L’ingéniosité tient à leur séparation pendant la montée, non à la création de deux mondes qui ne communiqueraient jamais dans tout le bâtiment.

Les ouvertures centrales sont donc essentielles. Avec un simple mur opaque, les chemins pourraient rester séparés, mais il serait plus difficile de les comprendre simultanément. Ici, l’autre côté entre dans le champ visuel ; la distance paraît courte, tandis que le chemin sous les pieds doit poursuivre sa rotation. Le regard possède ses raccourcis ; les marches gardent leur continuité.

Examinons ensuite un gros plan pris sur une volée. À droite, les marches de pierre tournent derrière une colonne ; à gauche, la balustrade s’incurve avec elles ; une colonne proche interrompt la voûte à l’arrière-plan. La photographie ne livre pas tout le tour de l’escalier, mais rend un segment de montée très lisible. Voir le gros plan d’une volée

Vue rapprochée d’une volée : les marches et la balustrade tournent derrière une colonne.
Vue rapprochée d’une volée : les marches et la balustrade tournent derrière une colonne. Crédit: Sophie Lloyd / Domaine national de Chambord. © DnC Photo Sophie Lloyd. Ts droits jusqu’à avril 2024. Source / image complète. L’autorisation de reproduction n’a pas été obtenue.Voir le bâtiment et ses images sur le site officiel ↗

Les trois photographies retiennent chacune des relations différentes. Depuis la salle, on voit la superposition des balustrades ; dans le vide central, l’alignement vertical des ouvertures ; sur la volée, la manière dont les marches contournent le noyau. Ensemble, elles font que la complexité de l’escalier ne signifie plus seulement « une belle rotation ». Il organise un noyau vertical, des chemins tournants et des regards traversant les ouvertures, sans que les trois coïncident jamais tout à fait.

À chaque étage, les chemins tournants rejoignent le sol horizontal des salles. La hauteur qui change sans cesse dans l’escalier trouve ici des positions où s’arrêter, quitter la montée ou la poursuivre. Le centre ne sert donc pas seulement à gagner un autre niveau : il raccorde deux manières d’avancer, l’une tournant autour du noyau, l’autre se déployant depuis lui vers l’extérieur.

3. La montée ne s’arrête pas au toit

Sur la première page du guide, le plan des terrasses montre de nouveau ce centre familier. Les angles restent occupés par des groupes de constructions ; les terrasses bleu clair se déploient entre eux et rejoignent le pourtour. En comparant avec la position des salles en croix inférieures, on reconnaît une correspondance verticale : les salles voûtées du dessous deviennent au-dessus des terrasses praticables, tandis que de hauts toits continuent à s’élever au-dessus des pièces d’angle. Plans du guide officiel, page 1 du PDF

Plan des terrasses du guide officiel contemporain : l’escalier central débouche entre les toitures.
Plan des terrasses du guide officiel contemporain : l’escalier central débouche entre les toitures. Crédit: Domaine national de Chambord. Source / image complète. L’autorisation de reproduction n’a pas été obtenue.Voir le bâtiment et ses images sur le site officiel ↗

Une fois que l’escalier nous a conduits là, le bâtiment n’offre pas simplement un bord d’où contempler le paysage. Les terrasses sont elles-mêmes des lieux pris entre des toitures, des cheminées et des tourelles.

La photographie aérienne officielle rend cette relation très lisible. La tour-lanterne centrale domine le corps principal ; devant elle, un segment de terrasse rejoint la balustrade périphérique. De part et d’autre, les couvertures sombres et pentues forment des groupes de plans inclinés, d’où se dressent des cheminées claires. Au bas de l’image, des personnes s’alignent le long d’une balustrade horizontale. Leurs positions montrent que pointes et cheminées ne sont pas seulement des silhouettes à regarder du sol : elles peuvent devenir des constructions proches, à hauteur des terrasses. Voir la photographie aérienne officielle

Vue aérienne des toitures : tour-lanterne centrale, toits pentus et terrasses accessibles.
Vue aérienne des toitures : tour-lanterne centrale, toits pentus et terrasses accessibles. Crédit: LDS. © LDS. Source / image complète. L’autorisation de reproduction n’a pas été obtenue.Voir le bâtiment et ses images sur le site officiel ↗

Dans la photographie des toits prise plus bas, les relations changent encore. Les fenêtres s’insèrent dans des éléments verticaux richement sculptés ; les hautes cheminées présentent des couronnements débordants ; des tourelles claires apparaissent entre les toitures sombres. Une partie des matériaux noirs forme de grandes pentes ; une autre s’insère dans les parois de pierre en losanges, cercles ou petits motifs incrustés. Le même contraste clair-obscur aide tantôt à séparer toit et mur, tantôt à transformer un mur en motif à examiner de près. Voir les toitures depuis un angle bas

Toitures en contre-plongée : cheminées, tourelles et pans sombres ; le nom du fichier mentionne 2014.
Toitures en contre-plongée : cheminées, tourelles et pans sombres ; le nom du fichier mentionne 2014. Crédit: Léonard de Serres. Source / image complète. L’autorisation de reproduction n’a pas été obtenue.Voir le bâtiment et ses images sur le site officiel ↗

Tout ranger sous l’expression « toits de conte de fées » ferait facilement manquer leurs différences de fabrication. Cheminées, tourelles, lucarnes et toits en pente possèdent des formes distinctes, que le décor fait aussi dialoguer. La richesse des toitures ne vient pas d’une suppression de tout ordre : un plan clair fait naître en hauteur plusieurs types de formes verticales.

Les deux visages de Chambord ne sont donc pas contradictoires. Son plan peut se résumer rapidement à une croix, un carré et quatre angles ; chaque groupe de silhouettes du toit demande pourtant une identification distincte. Ce qui est simple est la manière de relier les parties ; ce qui est complexe est l’apparence que chacune offre au regard.

4. L’ordre conserve aussi les changements apportés par les vies ultérieures

Les espaces qui se déploient depuis le centre ne sont pas restés dans une seule époque. Le plan officiel du premier étage indique le logis royal et les appartements du XVIIIe siècle. Les usages, les séparations et les ameublements différents font que le château conserve aujourd’hui plusieurs histoires d’occupation à la fois.

Un centre peut rester très visible à l’échelle générale du bâtiment, tandis que les portes, les pièces et les usages autour de lui continuent à changer. La régularité du plan n’a pas écrit d’avance toutes les réponses à plusieurs siècles de vie. Il faut regarder les pièces de différentes époques du château actuel dans leurs propres histoires de transformation et d’ameublement.

Le pouvoir royal est bien un contexte essentiel de Chambord. Les voûtes des salles hautes répètent l’initiale et la salamandre de François Ier : ces signes rendent l’identité du commanditaire clairement lisible dans la sculpture de pierre. Cette même identité se retrouve au-dessus des salles, le long des quatre branches de la croix. Présentation officielle des espaces remarquables

Ces emblèmes ne remplacent cependant pas le travail spatial de l’escalier. Même sans identifier momentanément les lettres des reliefs, nous pouvons voir comment les balustrades obliques traversent la trame des colonnes verticales, comment l’autre chemin se rapproche puis s’éloigne, et comment la montée rejoint sur le toit les terrasses horizontales.

Revenons enfin au gros plan de la volée. En haut à droite, la colonne de pierre masque une partie des marches suivantes ; à gauche, au-delà de la balustrade, la voûte de la salle voisine reste visible. Il n’y a pas de panorama livré en une seule fois, mais un chemin clair que l’on peut poursuivre. Chambord place un autre espace sous nos yeux tout en laissant au segment sous nos pieds ses propres courbes.

Lecture complémentaire facultative | L’étage suivant sera-t-il vraiment semblable à celui-ci ?

Dans « The Note Has Not Sounded. You Are Already Waiting. » (essai en anglais), Han Qin examine comment la mémoire participe à l’accueil de l’instant suivant et comment vérifier de nouveau lorsque l’attente est déçue. La « beauté cognitive » de SAE (Self-as-an-End) peut ici devenir un exercice très concret de lecture du plan.

Regardons d’abord uniquement le rez-de-chaussée. Suivons les quatre branches de la croix pour repérer les rapports entre les grandes salles et les pièces d’angle. Quittons ensuite un instant ce plan et imaginons ce qui devrait entourer l’escalier central au premier étage. Inutile de tout deviner : notons seulement sur une feuille une branche que nous pensons retrouver ouverte.

Regardons maintenant le plan voisin du premier étage. En haut du dessin, la branche dirigée vers la façade principale est divisée en une suite de pièces plus petites. Comparons-la à la grande salle qui occupe la même position au rez-de-chaussée : notre attente convient-elle encore ?

Plans contemporains du rez-de-chaussée et du premier étage : des pièces subdivisent le bras de la croix tourné vers la façade principale à l’étage.
Plans contemporains du rez-de-chaussée et du premier étage : des pièces subdivisent le bras de la croix tourné vers la façade principale à l’étage. Crédit: Domaine national de Chambord. Source / image complète. L’autorisation de reproduction n’a pas été obtenue.Voir le bâtiment et ses images sur le site officiel ↗

Le guide officiel explique que, vers 1680, l’aménagement de l’appartement de parade de Louis XIV transforma ce grand espace en salle des gardes, deux antichambres et une chambre. Un usage résidentiel ultérieur a modifié les anciennes communications ouvertes. Comparer les plans des deux niveaux et la présentation de l’appartement de parade, page 2 du PDF

Si nous avions imaginé cette branche comme une grande salle, il n’est pas nécessaire d’abandonner immédiatement toute l’idée de « croix ». Vérifions d’abord : parlons-nous de la même époque, du même étage, du même usage ? L’organisation visible au rez-de-chaussée reste utile ; c’est l’attente qui la reportait directement à un autre étage qu’il faut corriger. Si nous avions déjà prévu une transformation, nous pouvons encore vérifier si les cloisons réelles occupent les positions imaginées.

Regardons de nouveau la suite de petites pièces : elles cessent d’être un simple bruit dans un dessin régulier. Elles rendent lisible la manière dont une vie ultérieure est entrée dans l’ossature initiale. Cette question naît de notre regard actuel ; elle ne fait pas de SAE l’intention des concepteurs du XVIe siècle. Essayons de nous arrêter sur les quelques cloisons en haut du plan : par quelles limites précises cette grande salle allant du centre à la façade a-t-elle été redécoupée ?


Images et sources

Ce texte propose une lecture attentive du guide officiel et des photographies du site de Chambord ; ce n’est pas le récit d’un parcours sur place. Le guide présente les différents niveaux utilisés pour la visite et ne doit pas être pris pour le projet initial de 1519. Les relations de circulation de la double révolution s’appuient également sur la description architecturale de l’institution : une seule photographie ne permet pas de montrer intégralement les deux parcours.

Références (en anglais)

English

Construction began in 1519 and continued under later rulers. The original architect’s identity is not settled; Leonardo-related comparisons are not treated as proven authorship. The two stair routes can share destinations without sharing their ascending flights.

The linked institutional records provide historical and material context. Interpretive comparisons belong to the essay and are not claims about an architect’s unrecorded intentions.

1. cdn1.chambord.org

2. www.chambord.org

3. www.chambord.org

4. cdn1.chambord.org

5. cdn1.chambord.org

6. cdn1.chambord.org

7. cdn1.chambord.org

8. cdn1.chambord.org

9. cdn1.chambord.org

10. www.chambord.org

11. nondubito.net

12. cdn1.chambord.org

13. www.chambord.org

Crédits et utilisation des images (en anglais)

Le site conserve des images WebP adaptées à la lecture, y compris les détails et les autres vues. Un clic ouvre la page de l’œuvre au musée ; les originaux en pleine résolution ne sont pas hébergés ici. Les dimensions, noms de fichiers, coordonnées de recadrage et empreintes ci-dessous décrivent les sources archivées, non les aperçus web.

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Image sources and rights

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